Publié par ORO Faozane

Le récent développement de l’actualité en Ukraine a suscité un réel engouement et intérêt en Afrique. Nous avons tous pris position pour un camp ou l’autre. Les passes d’armes entre l’Europe, les États-unis et la Russie ont suscité un engouement sans précédent et nous ont amené à nous interroger sur le droit international en question. Les médias occidentaux ont pris fait et cause pour la coalition Europe/États-unis faisant fi des règles de traitement de l’information. Après plusieurs jours de recule, je vous propose ma lecture de ces évènements sous un angle africain. Le droit international est fait de paradoxes et de contradictions qu’exploitent à leurs avantages les grandes puissances. Qu'en-est-il quand il s’agit de l’Afrique. A travers la Côte d’Ivoire, mais aussi la Libye, je nous propose de nous replonger dans nos rapports avec l’ONU, charger d’appliquer ces règles, pour, à la lumière des évènements de Crimée déterminer si les règles sont les mêmes pour tous.

La crise en Ukraine et le rattachement de la Crimée à la fédération de Russie ont révélé les faiblesses et échecs de l’Organisation des Nations Unies et de son conseil de sécurité. Prompte à avoir la main lourde avec les nations africaines, elle s’est montrée impuissante pour imposer ses résolutions à la Russie. Des résolutions autorisant l’usage de la force en Côte d’Ivoire à l’impuissance face à la Russie, regard sur une politique de deux poids deux mesures d’une institution qui se discrédite face aux grands.

A la suite du second tour des élections, la Commission électorale Indépendante (CEI) déclare Alassane Ouattara vainqueur des présidentielles alors que le Conseil Constitutionnel (CC) ivoirien proclame la victoire du Président sortant, Laurent Gbagbo. S’en ait suivi alors une crise politique aiguë qui faillit dégénérer en guerre civile. Le 30 Mars 2011, à l’unanimité de ses membres, le Conseil de Sécurité des Nations Unies adopte la résolution 1975, présentée par la France et le Nigéria. Cette résolution demande au Président déclaré vainqueur par le CC, Laurent Gbagbo de se retirer. Elle va plus loin en autorisant en son point 6 l’ONUCI, la force onusienne en Côte d’Ivoire, à « utiliser tous les moyens nécessaires pour s’acquitter de la tâche qui lui incombe de protéger les civils menacés d’actes de violence physique imminente, dans la limite de ses capacités et dans ses zones de déploiement, y compris pour empêcher l’utilisation d’armes lourdes contre la population civile », une autorisation d’utilisation de la force sous laquelle se réfugieront les forces d’interposition pour déloger Laurent Gbagbo. La même résolution, enfin, adopte des sanctions contre les personnes qui font obstacles à la paix et à la réconciliation en Côte d’Ivoire et aux activités de l’ONUCI. Ces personnes listées par cette résolution, sont, entre autres, Laurent Gbagbo et Simone Gbagbo son épouse.

La résolution 1975 est  prise sous le chapitre VII des Nations Unies, lequel autorise l’utilisation de la force armée pour faire respecter les décisions des Nations Unies, en son article 42, qui stipule : « Si le Conseil de sécurité estime que les mesures prévues à l'Article 41 seraient inadéquates ou qu'elles se sont révélées telles, il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu'il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d'autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies. ». C’est sous ce même chapitre que le conseil de sécurité autorisa l’usage de la force pour venir à bout du régime de  Kadhafi et installer au pouvoir les rebelles en Libye. Un remède bien pire aujourd’hui que le mal.

La France qui « tient traditionnellement la plume pour les résolutions à l’ONU » concernant la Côte d’Ivoire, comme le souligne le site internet de la représentation française à l’ONU, a donc obtenu chaque fois qu’elle l’a jugé nécessaire l’usage de la force pour faire respecter son diktat. Les différentes résolutions des Nations Unies dans la crise ivoirienne, ont d’abord limité l’armement des forces armées ivoiriennes  en même temps qu’elles autorisaient une augmentation des forces de l’ONU et des forces françaises de l’opération « Licorne ». L’ONU et la France sont entrées en guerre contre les forces pro Gbagbo sur la base de la résolution 1975.

Les résolutions de l’ONU sanctionnent un camp parmi les protagonistes et prennent clairement position. Pourtant un rapport secret des experts de l’organisation et diffusé en catimini sept mois après la crise post électorale notait que  «Les parties au conflit ont constamment invoqué les dispositions de l’Accord politique de Ouagadougou  pour entretenir le mythe de la marche vers la réunification de la Côte d’Ivoire. Le gouvernement ivoirien, les Forces nouvelles et les partis d’opposition n’aspirent pas à la réunification. La division du pays arrange tellement certains acteurs et préoccupe si peu les autres que la réunification ne peut être aujourd’hui un objectif politique partagé.» avant d’ajouter «Le redéploiement de l’administration civile, le désarmement, le cantonnement des forces, les contrôles douaniers et la réunification elle-même existent sur le papier et ont fait l’objet de nombreuses cérémonies mais ne se concrétisent pas pour autant. […] Ce qui est clair, c’est que la réunification est aujourd’hui une abstraction.»

Ces révélations des experts de l’ONU n’ont pas empêché les différentes résolutions pour pousser les différents acteurs à aller aux élections alors que les conditions n’étaient même pas réunies. Les experts constatent même que «Depuis 2009, un certain nombre d’unités des Forces nouvelles stationnées à Korhogo, Man et Séguéla ont été visiblement rééquipées et ont reçu du matériel militaire et des uniformes neufs. Certaines semblent même être mieux habillées et mieux équipées que l’armée régulière ivoirienne.», ce qui devait amener le conseil de sécurité des Nations Unies à prendre des mesures pour contrecarrer les accès de violence qui se profilaient. Ce rapport rappelant si étrangement beaucoup d’autres en dit long sur la crédibilité que l'on doit accorder à l'ONU, sur les retards de publication de dossier, sur sa force de persuasion et enfin sur son utilité. La crise post électorale a donné lieu à une avalanche de sanctions, d’actes et de déclarations de l’ONU qui ont conduit à la chute du régime de Gbagbo. Or, en Crimée où la population a fait sécession, et s’est rattachée à la Fédération de Russie, le conseil de sécurité peine à avoir la même dégaine.

Le véto russe

Les Américains ont soumis  au vote du Conseil de sécurité une résolution qui ne condamne pas, mais réaffirme la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine mais ont échoué face au véto russe et à l’abstention chinoise.  Lors des premières consultations à huis clos, vendredi 28 février, l'ambassadrice américaine Samantha Power avait demandé l'envoi d'urgence d'une « mission internationale de médiation », « indépendante et crédible » en Crimée « pour commencer à faire baisser la tension et faciliter un dialogue politique pacifique et productif entre toutes les parties ukrainiennes ». Une idée immédiatement rejetée par son homologue russe, Vitali Tchourkine, rappelant que Moscou avait « pour principe de ne pas accepter les médiations imposées ». En réalité, les russes savent, pertinemment, qu’aucune mission des Nations Unies n’est autonome et cependant, même lorsqu’elles produisent des rapports impartiaux, ces dernières souffrent dans les tiroirs de l’Organisation quand ils ne répondent pas aux attentes des occidentaux et des États-unis. La Russie avec son véto, a le pouvoir de s’opposer, de même que, allié central de la Syrie, elle empêche les résolutions des Nations Unies nuisibles et non favorables à son protégé. La Côte d’Ivoire de Gbagbo, non seulement elle n’avait pas de véto, mais elle ne bénéficiait pas non plus de la protection d’un parrain membre permanent du conseil de sécurité des Nations Unies. Les français ont ainsi pu manœuvrer à leur guise pour imposer leur desiderata. L’armée française avait détruit l’aviation ivoirienne en moins d’une heure. Peut-elle aujourd’hui se lever contre l’armée russe ? Ou même l’armée américaine peut-elle envisager une guerre aujourd’hui avec l’armée russe ?

La faiblesse de l’armée ivoirienne a favorisé cette intervention française sous couverture onusienne contre le régime Gbagbo. En Libye, le coalition occidentale a dépassé le cadre du mandat des Nations Unies en bombardant les points stratégiques du système de Kadhafi et en lui livrant une guerre sans pitié. Aujourd’hui, l’OTAN peut-elle envisager une guerre contre la Russie même sans couverture juridique onusienne ?

Dans ce conflit face à la Russie, les Nations Unies et le conseil de sécurité et les occidentaux qui y dictent leur loi sont faces à leur contradiction. Gbagbo dans la crise ivoirienne était le paria isolé de la scène internationale. La même image aujourd’hui qu’on tente de coller à la Russie. Cela a-t-il suffit ? Au moment où les occidentaux invoquent l’intangibilité des frontières, Moscou leur répond du droit d’autodétermination des peuples. Pourquoi privilégier aujourd’hui l’option diplomatique face à Moscou et la force dans le cas de Yamoussoukro ? Les économies britanniques et allemandes sont fortement dépendantes de Moscou et l’Europe toute entière a besoin du Gaz de  la Russie. En cas d’embargo européen sur ses ressources naturelles, la Russie pourra facilement se tourner vers les pays d’Asie. Qu’avait la Côte d’Ivoire ? Son café et son cacao étaient en partie contrôlés par la rébellion des Forces Nouvelles qui en profitaient pour s’équiper et améliorer leur matériel militaire. La Côte d’Ivoire ne pouvait pas se prévaloir du poids militaire et économique de la Russie. Les terminaux portuaires et pétroliers ivoiriens étaient tous sous contrôle français.

Les menaces européennes contre Moscou se sont limitées à des broutilles de sanction. Aucune ne touche, pour l’instant, le cercle directe de Vladmir Poutine ou n’impacte encore l’économie russe. La Bourse de Moscou a connu quelques soubresauts, le rouble a chuté, mais l’économie du pays ne s’est pas effondrée. Le rattachement de la Crimée rappelle la guerre de Géorgie en 2008, lorsque l’armée russe avait envahi les deux provinces séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Six ans plus tard, l’armée russe campe toujours dans ces deux régions, le président géorgien pro-occidental Mikheïl Saakachvili a perdu les élections en décembre dernier au profit d’une équipe plus ouverte au dialogue avec Moscou. Malgré le boycotte par les occidentaux (à cause de la question des droits des homosexuels pour lesquels le FMI menace certaines nations africaines), les jeux olympiques de Sotchi ont été un succès et Vladmir Poutine peut continuer à narguer européens et américains. Il en a les moyens. L’Afrique a-t-elle ces moyens ? Puisque les relations internationales semblent de plus en plus régit par la force, les résolutions onusiennes n’étant qu’un couvert qui même souvent ne sont pas nécessaires. Au Kosovo, en 1999,  l’Otan a déclaré la guerre à la Serbie, allié de la Russie, sans mandat des Nations unies pour lui arracher l’indépendance d’une « province autonome». De même qu’en Libye, le droit de protéger les populations s’est transformée, pour la France et ses alliés, en droit de changer le régime et d’éliminer Kadhafi. Les relations internationales sont devenues un rapport de force, militaire et économique, ou l’Afrique semble distanciée et sans porte voix.

L’Afrique a-t-elle une voix ?

Si durant la crise ivoirienne, les dirigeants africains ont été divisés selon qu’il supportait un camp ou l’autre il est cependant clair qu’au sein de la communauté internationale, le continent n’a pas voix au chapitre. L’Afrique c’est 54 pays, 1 milliard d’habitant sur les 7 que compte le monde, près de 5% du PIB mondial. Pourtant elle ne dispose pas d’une place de membre permanent au sein du conseil de sécurité des Nations Unies. Les questions ivoiriennes, libyennes auraient-elles connu un dénouement autre si l’Afrique disposait aussi d’un véto lors des prises de position ? L’inexistence d’une puissance africaine ayant le droit de véto ou même d’une puissance militaire ne justifie-t-elle pas que le continent soit à la merci d’interventions militaires internationales ? Malgré un relatif accord sur la réforme des Nations Unies, le consensus d’Ezulwini, les positions africaines demeurent marginales.

La force employée en République de Côte d’Ivoire et aussi en Libye et le récent développement de l’actualité internationale en Crimée sont la preuve aujourd’hui que l’Afrique est toujours exposée à des interventions étrangères, qu’elles soient justifiées ou pas. Le conseil de sécurité des Nations Unies servant de parachute. S’il est évident que la réforme du conseil de sécurité des Nations Unies n’est pas prête de se réaliser, quelle morale le rattachement de la Crimée peut-elle donner aux africains ? L’impuissance des Nations Unies n’est-elle pas une raison pour revoir les relations internationales du continent, à commencer d’abord par une réforme de l’Union Africaine ? Parce que dans l’un et l’autre des cas, l’UA a été comptable de la violation des normes internationales en Afrique par les anciennes puissances colonisatrices.

Ayéfèmi Faozane ORO.

 

  

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