Et notre monnaie ???
Les pères fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), aujourd’hui Union Africaine (UA), caressaient le doux rêve de parvenir à une intégration complète du continent dont la monnaie unique serait l’un des piliers. C’est dans cette perspective qu’en 2003, l’Association des gouverneurs des banques centrales africaines a annoncé qu’elle travaillait à la mise en place d’une monnaie unique et d’une banque commune à l’horizon 2021. Si plusieurs économistes et analystes s’opposent à l’idée même de cette monnaie unique, arguant l’impossibilité de sa réalisation et autres dysfonctionnements, il est clair qu’à terme, une monnaie unique et commune serait gage d’un développement efficient pour l’ensemble des 54 états du continent.
Dans une étude « Une monnaie unique pour l’Afrique ?» pour le Fond Monétaire international, Paul Masson et Catherine Pattillo remettent fortement en cause « la faisabilité et le bien fondé » d’une union monétaire africaine à part entière.
Dès 1963, l’OUA prévoyait dans les « objectifs africains d’unité continentale » la création de trois institutions financières, à savoir la banque centrale africaine (BCA), le fonds monétaire africain (FMA) et la banque africaine d’investissement (BAI). L’article 19 de l’acte constitutif de l’Union africaine adopté à Lomé au Togo en juillet 2000 ainsi que le plan stratégique de l’UA de mai 2004 rappellent la nécessité de création de ces trois institutions. Face à leur incapacité à concrétiser cette vision des pères fondateurs de l’OUA, les chefs d’État africains ont alors décider de réaliser leur objectif commun par étapes en procédant à la création d’unions monétaires au niveau des cinq communautés économiques régionales existantes .
La création de ces cinq unions monétaires régionales doteraient alors le continent de 5 banques centrales régionales qui au fil des évolutions s’intégreraient et formeraient la banque centrale africaine (BCA) avec pour objectif de battre monnaie au profit du continent. Le fond monétaire africain aurait eu pour but d’accorder des prêts aux états africains en difficulté et de stabiliser leur cadre macro économique. « En tant qu’institution qualifiée de « prêteur en dernier ressort », la banque centrale commune doit veiller à prévenir les crises et les défaillances en cascades des banques tout en veillant à ce que celles-ci n’aient pas de conséquences fâcheuses sur le système de paiements » souligne Ekoué Amaizo auteur et économiste à l’ONUDI.
Dans sa théorie des zones monétaires optimales , parue en 1961 et pour laquelle il reçu le prix Nobel d’économie en 1999, Robert Mundell souligne qu’une monnaie unique peut réduire les coûts de transaction de type diverses. Mundell établit deux critères pour une zone monétaire optimale, espace géographique dans laquelle il est avantageux d’établir une monnaie unique. Ces critères ont trait premièrement à l’absence de chocs asymétriques (un choc asymétrique se produit lorsqu'une région de la zone monétaire est touchée par la crise, et pas une autre) et secundo à la mobilité des facteurs de production. Or, il est clairement établi que même si elle demeure limitée, la mobilité de la main d’œuvre dans certaines régions africaines est plus grande qu’en Europe. Les avantages d’une zone monétaire unique consiste aussi à « un gain en termes de liquidité de la monnaie qu'entraîne toute extension de son aire de circulation et à l'essor du commerce dans la zone considérée». Il est aussi admis de tous les experts que le pourcentage du commerce intra africain est très faible. Une zone monétaire unique serait incontestablement un atout dans le cadre du développement des échanges au sein du continent. Et ce, même si l'opportunité d'une union monétaire dépend du degré d'homogénéisation des économies concernées et qu’il est clair que les économies africaines sont fortement disparates, en dehors des cinq grandes zones économiques du continent. la réalisation d’une zone monétaire unique dépend aussi de la « capacité de l'union à résoudre les éventuels chocs asymétriques par d'autres moyens que la politique monétaire ». La zone UEMOA connaît à cet égard une avance sur d’autres régions économiques du continent comme la CEMAC par exemple. Au sortir de la crise des années 80 et 90 qui a conduit à la dévaluation du Franc CFA, les autorités ont accru l’indépendance de la Banque centrale des états de l’Afrique de l’ouest, harmonisé les politiques budgétaires et une plus grande discipline budgétaire.
Par contre, la crise que traverse la Centrafrique et les difficultés qu’ont les pays de la zone Afrique centrale à trouver une sortie de solution à ce pays peut amener à s’interroger sur la capacité de cette zone économique à résoudre les éventuels chocs, le PIB par tête va de 439 dollars en Centrafrique à 32 500 dollars en Guinée équatoriale.
En l’absence de discipline budgétaire et de politique macroéconomique stable dans beaucoup de pays africains, l’union monétaire peut inciter les pays à une plus grande discipline et à une meilleure gouvernance. Comme relevé pour le cas de l’UEMOA et de la BCEAO, en attendant une meilleure intégration du continent, les zones monétaires régionales sont la clé pour créer des économies dynamique et intégrées avant l’union monétaire africaine. Dans ce cadre, la CEDEAO et les pays de l’Afrique de l’est, avec leur projet d’union monétaire, ont une avance sur les autres blocs régionaux en Afrique.
Les zones monétaires régionales en préalable à la monnaie unique africaine
La monnaie unique peut favoriser la croissance de la zone monétaire et consolider l’intégration économique. En Afrique de l’ouest, huit pays (le Bénin, le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo) partagent déjà une monnaie commune, le Franc CFA, arrimée à l’euro par une parité fixe. Réunis au sein de la CEDEAO, les pays de l’UEMOA en plus de sept autres (le Nigeria, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Libéria, le Cap Vert, et la Gambie). L’ambition des quinze pays de la CEDEAO est de parvenir à une zone monétaire unique.
La stratégie pour atteindre cette union monétaire,vise, dans une première phase, à créer une seconde zone monétaire au sein de la CEDEAO, dénommée Zone Monétaire de l'Afrique de l'Ouest (ZMAO) avec une monnaie qui serait baptisée Eco; puis la seconde phase, procéder à la fusion des deux zones (UEMOA et ZMAO) en une seule dans l'espace CEDEAO. Avec cette stratégie, le projet de zone monétaire unique CEDEAO serait avec celui de l’Afrique de l’est un espoir pour le continent, car il pourrait servir d'exemple à suivre à toutes les Communautés Économiques Régionales (CER) que compte le continent, afin que l'Union africaine (UA) puisse réussir à créer la zone monétaire unique du continent en 2021.
Le calendrier initialement prévu pour la création de la ZMAO a déjà pris un premier retard du fait des hésitations politiques qui condamnent l’aboutissement du projet. Ce retard dû à la non convergence des politiques économiques est révélatrice de la difficulté de la tâche. Tout les pays sont unanimes pour condamner la faiblesse du Franc CFA et des monnaies nationales ouest africaines ainsi que la vassalisation économique des pays de la zone CFA par la France. Les économies ouest africaines ne trouveront leur salut que dans une monnaie qui leur est propre et qui assure l’intégration des économies, dans une région où les peuples sont les mieux intégrées du continent. Cette unité monétaire ouest africaines et des autres CER est une nécessité dans la construction de l’unité monétaire africaine.
En Afrique de l’est, chaque État s’est engagé, dans le cadre du processus d’union monétaire (entre le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi), à maintenir l’inflation en dessous de 8%, le déficit budgétaire à 3%, la dette publique brute de moins de 50 % des réserves de change et une couverture monétaire équivalente à 4,5 mois d’importation domestique, tous d’ici 2021.
L’architecture monétaire actuelle en Afrique résulte des choix faits au lendemain des indépendances. Ces choix, pour la plupart, notamment pour les États ayant en partage le CFA, ne répondaient à de pertinentes logiques économiques. Pendant que les pays issus de la colonisation britannique participait à une caisse d’émission ancrée à la livre sterling avant de créer les leurs, ceux de l’Afrique française sont restés dans les termes de l’accord qui les liait à la puissance coloniale. Le Franc CFA, a été créé le 26 décembre 1945 par décret signé par le Général Charles de Gaulle, Président du gouvernement provisoire, René Pleven alors ministre des finances de la République Française et Jacques Soustel ministre des colonies. Après les indépendances et pour assurer la parité fixe du francs CFA, les États à travers leurs banques (BCEAO et BEAC) doivent déposer au moins 50% de leurs avoirs extérieurs au Trésor français.
Cette situation de domination économique, appauvrit les États africains alors qu’il enrichit la métropole. La monnaie unique africaine, ou les monnaies uniques régionales, auront le mérite de sortir les états de cette dépendance et de restaurer la souveraineté économique de ces Nations. Plus qu’une question de développement, là réside le premier enjeu des monnaies uniques africaines.
Ayéfèmi Faozane ORO.