Construire un environnement d’innovation résilient : ce que dix ans nous enseignent
Depuis 2015, le Bénin a engagé une transformation numérique remarquable pour la sous-région. La dématérialisation de plus d’une centaine de services administratifs, la création de Sèmè City, l’organisation de divers évènements à rayonnement national voire régional, le SENIA et surtout la SENUM (semaine du numérique) : les résultats sont réels, documentables et justifient une reconnaissance internationale croissante.
Et pourtant, une question s’impose après dix ans d’efforts : l’écosystème d’innovation bâti est-il suffisamment résilient pour durer sans subvention permanente et sans impulsion conjoncturelle ? Mon diagnostic est sans complaisance : non. Non pas parce que les initiatives manquaient d’ambition, mais parce que les fondations économiques et institutionnelles qui rendent un écosystème auto-entretenu ont été insuffisamment consolidées. L’histoire de la Silicon Valley l’enseigne avec clarté : aucun écosystème d’innovation majeur n’est né sans un État structurant en amont. Il est temps que le Bénin tire pleinement cette leçon.
Un bilan honnête : ce qui a marché, ce qui a moins marché
Ce qui a marché, il faut le dire clairement, est impressionnant pour un pays de la taille et du revenu du Bénin. La dématérialisation de services essentiels (actes d’état civil, fiscalité, enregistrement des entreprises, foncier, etc.) a réduit les délais et significativement les points de contact susceptibles de corruption. Sèmè City, porté par une vision présidentielle forte, a donné au pays une enceinte physique d’envergure internationale dédiée à l’économie de la connaissance. Les programmes d’accompagnement à l’entrepreneuriat, les hackathons et les appels à projets numériques ont créé une culture d’innovation naissante et visible. À ces acquis opérationnels s’ajoute un cadre juridique fondateur : le Code du numérique, adopté en 2017 et amélioré depuis, a fourni au pays un socle légal structurant pour les transactions électroniques, la protection des données, la cybersécurité et la gouvernance numérique, conférant au Bénin un avantage comparatif réel dans la sous-région.
Ce qui a moins marché est structurel. Le financement de l’innovation béninoise reste essentiellement dépendant de l’aide extérieure. Les fonds d’amorçage publics nationaux sont quasi inexistants ou insuffisamment capitalisés : le FAEN, dissous au sein de l’ADPME notamment, illustre cette fragilité institutionnelle. Les startups accompagnées se heurtent, au moment de la croissance, à une paroi de verre : absence de client institutionnel stable, marché privé trop étroit, financement de croissance introuvable localement. Le sourcing des talents demeure concentré sur Cotonou, l’accompagnement post-incubation est faible, et la commande publique innovante, pourtant levier puissant, n’a pas été activée à l’échelle qu’elle mérite.
Le maillon manquant : la R&D et l’innovation dans les universités et centres de recherche
Parmi les angles morts de la politique d’innovation béninoise, l’un des moins discutés est le plus fondamental : l’absence quasi totale de financement public de la recherche et développement (R&D) dans les universités et les centres de recherche nationaux. Alors que les pays qui ont réussi leur transition vers l’économie de la connaissance consacrent entre 1 et 3 % de leur PIB à la R&D, le Bénin reste loin de ce seuil, et les dotations allouées aux institutions de recherche couvrent à peine les charges de fonctionnement, laissant les chercheurs sans moyens pour transformer leurs travaux en innovations applicables.
Dans le cadre de la cartographie de l’écosystème de l’innovation au Bénin, conduite à EtriLabs, j’ai eu l’occasion de documenter de nombreuses innovations naufragées non par manque de pertinence, mais par manque de financement pour passer du prototype à l’échelle. Deux cas illustrent particulièrement cette réalité. À l’Institut National des Recherches Agricoles du Bénin (INRAB), des chercheurs avaient développé une solution innovante de traitement post-récolte pour réduire les pertes sur la tomate (une culture stratégique dont 50 à 70 % de la production est perdue avant d’atteindre le marché). La solution existait, le besoin était documenté, le marché potentiel considérable. Faute de financement, l’innovation est restée dans les tiroirs. À l’École Polytechnique d’Abomey-Calavi (EPAC), une équipe de chercheurs avait mis au point une baume à base d’anacarde (filière dont le Bénin est l’un des premiers producteurs africains) avec des applications cosmétiques et pharmaceutiques à fort potentiel commercial. Même constat : l’absence de mécanisme de financement d’amorçage technologique a condamné l’innovation à l’état de communication académique.
Ces deux cas ne sont pas des exceptions : ils sont représentatifs d’un phénomène systémique. Le Bénin produit, dans ses universités et ses centres de recherche, une innovation qui ne parvient jamais au marché. Ce gisement inexploité est une perte économique réelle et un gaspillage de capital humain considérable. Financer la R&D dans les institutions nationales n’est pas un luxe académique : c’est un investissement dans la souveraineté technologique et dans la capacité du pays à résoudre ses propres problèmes avec ses propres ressources.
La leçon de la Silicon Valley : l’État comme architecte fondateur
Il existe un mythe tenace selon lequel la Silicon Valley serait le produit d’un libéralisme pur, né du génie entrepreneurial et du capital-risque privé. C’est une lecture commode, mais historiquement fausse.
La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) a financé, des années 1950 aux années 1980, les technologies fondatrices de l’économie numérique mondiale : l’ARPANET, ancêtre d’Internet ; les interfaces graphiques ; les systèmes de communication sécurisée. Le programme SBIR (Small Business Innovation Research) a injecté des milliards de dollars de commandes publiques directement dans des startups qui, sans ce premier client institutionnel solvable et exigeant, n’auraient jamais atteint la maturité commerciale. Les universités publiques californiennes ont formé les générations d’ingénieurs et de chercheurs. La R&D financée par l’État fédéral dans ces universités a produit les brevets, les spin-offs et les technologies qui ont ensuite été commercialisés par le secteur privé. Ce n’est pas le marché qui a inventé Internet : c’est l’État.
Ce que cette histoire enseigne au Bénin est simple : l’État ne doit pas seulement créer les conditions de l’écosystème, il doit en être le premier client, le premier formateur, le premier financeur de la R&D et, dans les premières années, le premier financeur du risque entrepreneurial. Sans cela, l’écosystème stagne au stade du salon de démonstration, et dix ans d’acquis restent fragiles face au premier retournement budgétaire ou économique.
Transposition au Bénin : quatre leviers structurants
Le premier levier est la création d’un fonds d’amorçage public national, doté de manière pluriannuelle, géré selon des critères de performance et ouvert aux PME numériques béninoises. Le FAEN aurait dû jouer ce rôle. Ce fonds ne vise pas à remplacer le capital privé ; il vise à corriger la défaillance de marché au stade d’amorçage. La capitalisation initiale pourrait être partagée entre le budget de l’État, la Caisse de Dépôt et de Consignation du Bénin (CDCB), la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) et les partenaires bilatéraux (AFD, GIZ, KfW) et banques de développement, dans un mécanisme de blended finance.
Le deuxième levier est la commande publique innovante, c’est-à-dire l’utilisation systématique de la commande de l’État pour financer le développement de solutions numériques locales. Dans le cadre de mon travail de conseil technique auprès de la GIZ (Centre de Transformation Digitale), qui visait notamment la modernisation de services essentiels et l’ouverture de la commande gouvernementale de dématérialisation aux PME locales, j’ai pu mesurer concrètement comment un programme de dix-huit mois, structuré autour du dialogue entre services publics et entreprises technologiques peut transformer l’accès au marché pour des acteurs locaux jusque-là exclus. L’enjeu est d’institutionnaliser ce qui a fonctionné à l’échelle d’un programme en politique permanente de l’État.
Le troisième levier est la valorisation de la recherche universitaire et le financement de la R&D nationale. Un mécanisme de transfert technologique entre les universités, les centres de recherche et le secteur privé est indispensable : cellules de valorisation dans les grandes établissements, fonds dédié à la maturation des innovations de recherche, partenariats structurés entre l’INRAB, l’EPAC, l’IFRI et les entreprises des filières concernées. La cible raisonnable à horizon 2030 est de consacrer 0,5 % du PIB à la R&D, contre moins de 0,1 % aujourd’hui.
Le quatrième levier est le soutien à la formation technologique de haut niveau. Des bourses technologiques orientées vers les filières numériques prioritaires, un programme de rétention des talents formés à l’étranger, et un renforcement des établissements d’enseignement supérieur (EPAC, IFRI, ENEAM, mais aussi les structures privées de qualité) sont des investissements dont le retour est mesurable à horizon cinq ans.
Recommandations pour une politique d’innovation 2026-2033
Le Bénin dispose aujourd’hui d’une fenêtre politique rare : un nouveau gouvernement animé d’une ambition de transformation digitale affirmée, un soutien international renforcé et dix ans de leçons à capitaliser. Cette fenêtre durera environ dix-huit mois avant que les priorités budgétaires et les urgences opérationnelles ne la referment. C’est maintenant qu’une politique d’innovation structurante 2026-2033 doit être conçue et adoptée. Je propose cinq orientations concrètes et actionnables.
- Créer un Fonds National d’Innovation (FNI) doté d’au minimum 5 milliards de francs CFA annuels, en blended finance avec les bailleurs structurants, avec un mandat explicite d’amorçage pour les PME digitales et tech béninoises et un tableau de bord de performance publié annuellement.
- Adopter un cadre réglementaire dédié aux marchés publics de type « partenariat d’innovation », permettant à l’État de contractualiser avec des startups sur des solutions en développement, avec un objectif explicite d’au moins 15 % de la commande numérique publique réservée aux PME locales d’ici 2030.
- Instituer un mécanisme national de valorisation de la recherche : création de cellules de transfert technologique dans les universités publiques, fonds de maturation des innovations de recherche doté de 1 milliard de francs CFA annuels, et objectif de 0,5 % du PIB consacré à la R&D d’ici 2030.
- Lancer un programme national de 500 bourses annuelles en filières STEM numériques prioritaires, assorties d’un mécanisme de service national ou de remboursement progressif, en partenariat avec les universités et les centres d’excellence.
- Ancrer l’innovation dans les pôles de développement territorial portés par le Chef de l’État, en y déployant des relais régionaux de l’innovation dotés de mandats opérationnels clairs, articulés avec Sèmè City, les hubs existants et les centres de formation professionnelle déconcentrés.
Ces cinq mesures ne sont pas des idéaux théoriques : elles s’inspirent de ce qui a fonctionné dans des contextes comparables, de l’Estonie à Singapour, de l’Inde au Rwanda. Elles sont financièrement accessibles dans le cadre budgétaire du Bénin, à condition d’une priorisation politique claire.
Conclusion : des acquis à pérenniser, une ambition à ancrer
Dix ans d’innovation au Bénin ont produit des acquis réels et une réputation internationale méritée. Mais la fragilité des fondations économiques de l’écosystème constitue un risque systémique. Un changement de priorité budgétaire, un tarissement des financements externes, ou une crise conjoncturelle pourraient effacer en deux ans ce qu’il a fallu une décennie pour bâtir.
L’antidote à cette fragilité n’est pas la dépendance à la bienveillance des bailleurs, mais l’enracinement de l’innovation dans l’économie politique de l’État béninois lui-même : fonds public, commande publique, R&D financée et capital humain formé localement. C’est le choix que la Silicon Valley, Israël, Singapour et l’Estonie ont fait à des stades comparables de leur développement. C’est le choix que le Bénin doit faire dans les dix-huit prochains mois, pendant que la fenêtre est ouverte.
Ayéfèmi Faozane ORO
Digital Innovation Architect & Inclusive Ecosystem Builder | Policy Advisor
Responsable Pays · Projet MediAOS — CFI / Agence Française de Développement des Médias
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