Publié par Ayéfèmi ORO

L'innovation dans les territoires : décentraliser pour ne plus perdre notre jeunesse

Alors que nous avons un nouveau président, un nouveau gouvernement et un nouveau ministre en charge non seulement de la Transformation Digitale mais aussi de l’Innovation, je voudrais partager cette analyse qui s’inscrit pleinement dans la création des pôles de développement territorial tel que porté par le Chef de l’Etat, durant la campagne électorale.

Au Bénin, l'innovation a une adresse. Elle tient en quelques kilomètres carrés, entre Cotonou, Abomey-Calavi et le futur pôle de Sèmè City. C'est là que se trouvent les hubs, les incubateurs, les financements, les concours, les événements, les bailleurs. Un jeune talentueux de Natitingou, de Kandi ou de Lokossa qui veut « faire de l'innovation » n'a aujourd'hui que deux trajectoires possibles : migrer vers le Sud littoral, ou migrer hors du pays. Dans les deux cas, son territoire d'origine le perd.

Ce n'est pas un détail d'aménagement. C'est un choix de modèle de développement et, en l'état, un choix coûteux. Mon postulat dans cet article est simple : tant que les politiques d'innovation ne descendront pas dans les communes, le Bénin continuera de gaspiller la ressource la plus abondante dont il dispose, sa jeunesse, et de concentrer ses fragilités là où il les a déjà concentrées.

La géographie réelle de l'innovation béninoise

Quand on cartographie honnêtement l'écosystème numérique et entrepreneurial béninois, un exercice que j'ai eu l'occasion de mener dans le cadre de plusieurs travaux de diagnostic stratégique pour l'écosystème (EtriLabs et GIZ), le constat est sans appel. La quasi-totalité des structures d'accompagnement, des programmes de financement et des dispositifs publics dédiés à l'innovation se situe dans le département du Littoral et sa périphérie immédiate (l’Atlantique).

Les douze départements du pays ne sont pas égaux devant l'innovation. L'Atacora, la Donga, le Borgou, l'Alibori, les Collines, le Couffo, le Mono, le Plateau, le Zou : ces territoires concentrent l'essentiel de la population jeune du pays, mais presque aucun des dispositifs censés transformer cette jeunesse en force économique. Ce sont, au sens propre, des déserts d'accompagnement à l'innovation.

La conséquence est mécanique. Le talent, par définition, se déplace vers les moyens. Et chaque déplacement d'un jeune talentueux vers Cotonou (ou vers Lagos, Abidjan, Dakar, ou l'Europe) est une double perte pour son territoire : la perte d'une capacité productive, et la perte d'un futur employeur, formateur ou modèle pour les jeunes qui restent.

La jeunesse des territoires est une ressource, pas un problème

Le débat public traite trop souvent la jeunesse des territoires comme une charge : une masse à former, à occuper, à empêcher de migrer. C'est une erreur de cadrage. Cette jeunesse est, en réalité, la ressource d'innovation la plus sous-exploitée du pays.

Car l'innovation territoriale n'a pas vocation à reproduire en miniature la tech de Cotonou. Sa valeur est ailleurs : elle naît de la connaissance intime des problèmes locaux. Les filières agricoles (coton, anacarde, maïs, soja, ananas) concentrent des défis de productivité, de traçabilité, d'accès au marché et de financement qui sont autant de marchés d'innovation. L'éducation en langues nationales, la santé du dernier kilomètre, la gestion de l'eau, l'énergie décentralisée : chacun de ces sujets est un terrain où un jeune qui a grandi dans le territoire dispose d'un avantage de compréhension qu'aucun ingénieur de la capitale ne possède.

Autrement dit, le territoire n'est pas le lieu où l'innovation est difficile. C'est le lieu où elle est la plus pertinente, à condition qu'on lui en donne les moyens.

Le rôle central des mairies et des agences déconcentrées

La décentralisation béninoise a confié aux communes des compétences réelles en matière d'enseignement primaire, de développement économique local et d'aménagement. Pourtant, presque aucune mairie ne se vit aujourd'hui comme une actrice de l'innovation. C'est précisément ce qui doit changer, et trois leviers sont immédiatement actionnables.

Le premier levier est éducatif. La commune peut être le point d'ancrage de fab-labs scolaires, de clubs numériques dans les collèges, de programmes de sensibilisation et d'orientation. Il ne s'agit pas d'équiper somptueusement, mais de créer tôt, et localement, le contact entre les jeunes et la culture de la création, au lieu de leur faire découvrir l'innovation à 22 ans, une fois arrivés à Cotonou, quand beaucoup ont déjà décroché.

Le deuxième levier est entrepreneurial. Un guichet unique communal d'appui à l'entrepreneuriat, un espace de travail partagé même modeste, une fonction de mise en relation avec les financements et les réseaux nationaux : cela ne demande pas des budgets considérables, mais une volonté politique et un animateur formé. J'ai vu, dans l'accompagnement de plus de quatre-vingts porteurs de projets, à quel point la proximité d'un point de contact change la trajectoire d'un entrepreneur débutant.

Le troisième levier est le plus puissant et le plus négligé : la commande publique locale. Une mairie gère un foncier, des marchés, des déchets (délégués à la SGDS), une fiscalité locale, des écoles primaires. Chacune de ces fonctions peut devenir le premier client d'une solution numérique conçue localement. Faire de la commune l'acheteuse de l'innovation de son territoire, c'est créer un marché là où il n'existe pas, et c'est gratuit pour les finances de l'État central.

Les agences déconcentrées de l'État ont, elles aussi, une partition à jouer. Les agences territoriales de développement agricole, les directions départementales, les structures sectorielles disposent d'une connaissance fine des filières et des problèmes : elles peuvent devenir des pourvoyeuses de défis concrets à résoudre, et des portes d'entrée vers les acteurs économiques locaux.

Ce que l'État et les territoires ont à y gagner

Décentraliser les politiques d'innovation n'est pas une dépense de prestige. C'est un investissement aux retours mesurables, pour les territoires comme pour l'État central.

  • Rétention de la jeunesse : un territoire qui offre des perspectives de création retient une partie de ses talents et ralentit l'exode rural comme la migration hors du pays.
  • Emplois et fiscalité : l'entreprise locale crée des emplois locaux et élargit l'assiette fiscale de la commune, renforçant son autonomie financière, l'un des objectifs jamais atteints de la décentralisation.
  • Services publics améliorés : les solutions nées du territoire pour le territoire améliorent concrètement la gestion locale,
  • Désengorgement du Littoral : freiner la concentration sur Cotonou, c'est aussi alléger une pression urbaine, foncière et sociale devenue difficilement soutenable.
  • Légitimité politique : un maire qui crée les conditions de l'éclosion économique de sa jeunesse construit un capital politique durable, visible et difficilement contestable.

Pour l'État central, enfin, l'enjeu est stratégique : une jeunesse qui se projette dans son territoire est une jeunesse qui ne se projette ni dans la migration de désespoir, ni dans les fragilités sécuritaires qui guettent les régions septentrionales. La politique d'innovation territoriale est aussi une politique de stabilité.

Une proposition : un programme national « Communes innovantes »

Pour passer du constat à l'action, je propose la création d'un programme national « Communes innovantes », piloté conjointement par le ministère en charge de la Décentralisation et celui en charge de l’innovation, et construit sur quatre principes.

  • Un financement contractuel et non distributif : les communes candidatent, s'engagent sur des indicateurs clairs (jeunes formés, espaces ouverts, solutions locales déployées, emplois créés) et reçoivent un financement pluriannuel conditionné aux résultats. On finance une trajectoire, pas une infrastructure.
  • Une cohorte pilote représentative : démarrer avec dix à douze communes couvrant les douze départements, pour produire des preuves de concept dans des contextes variés avant tout passage à l'échelle.
  • Un kit minimum standardisé : un espace, un animateur formé, une enveloppe de micro-subventions pour les porteurs de projets, et un raccordement au réseau national des hubs et des financements. La sobriété du dispositif est une condition de sa réplicabilité.
  • Un adossement aux bailleurs du développement local : la GIZ, l'AFD et l'Union européenne financent déjà des programmes de décentralisation et de développement territorial. Plutôt que de créer un dispositif parallèle, il s'agit d'y greffer un volet innovation et d'en capter la méthodologie et le cofinancement.

Un tel programme ne coûte pas cher au regard de son rendement potentiel. Son principal obstacle n'est pas budgétaire : il est dans la représentation que nous nous faisons de l'innovation comme un phénomène nécessairement métropolitain.

Décentraliser l'innovation, vingt-cinq ans après la décentralisation administrative

La décentralisation administrative du Bénin a un quart de siècle. La décentralisation de l'innovation, elle, n'a pas commencé. Nous avons construit, à juste titre, un pôle national de référence ; il nous reste à reconnaître que les douze départements ne sont pas la périphérie de ce pôle, mais douze territoires d'innovation à part entière.

La jeunesse béninoise est nombreuse, créative, et profondément ancrée dans ses territoires. La question n'est pas de savoir si elle a du talent, elle en a. La question est de savoir si nous aurons la lucidité d'aller chercher ce talent là où il se trouve, plutôt que d'attendre qu'il vienne à nous, à Cotonou, ou qu'il parte ailleurs. C'est, au fond, l'un des choix de développement les plus rentables qui s'offrent au pays.

Ayéfèmi Faozane ORO

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