Publié par Ayéfèmi ORO

Genre et numérique : l’Afrique de l’Ouest face à son plafond de verre digital

Il existe, dans le débat sur la transformation numérique en Afrique de l’Ouest, une habitude commode : traiter la question du genre comme un enjeu transversal à gérer en marge des priorités « réelles ». Infrastructure d’abord, financement ensuite, gouvernance après, et peut-être, si le budget le permet, les femmes. Cette hiérarchisation est non seulement injuste. Elle est économiquement absurde.

L’Afrique de l’Ouest laisse délibérément sur le bas-côté de sa révolution numérique la moitié de sa population active, la moitié de ses cerveaux formables, la moitié de ses entrepreneurs potentiels. Le coût de cette exclusion n’est pas symbolique : il se mesure en points de croissance perdus, en marchés non créés, en innovations non réalisées.

Que l’inclusion des femmes dans l’économie numérique soit présentée comme une obligation morale est juste. Mais l’argument de la compétitivité économique est encore plus puissant, parce qu’il parle le langage des décideurs et des bailleurs qui, jusqu’ici, ont traité cette question comme un programme satellite plutôt que comme une priorité stratégique de premier rang. Il est temps de changer de registre.

Les chiffres que l’on préfère taire

Les données disponibles dessinent un tableau que les stratégies nationales du numérique peinent à regarder en face. Les femmes d’Afrique subsaharienne restent 37 % moins susceptibles que les hommes d’utiliser l’internet mobile, selon les dernières données de la GSMA. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest, ce fossé d’accès se double d’une fracture entrepreneuriale profonde : les fondatrices d’entreprises technologiques captent moins de 5 % des capitaux disponibles dans les écosystèmes d’innovation de la région.

Dans les effectifs techniques, les femmes représentent rarement plus de 20 % des professionnels du numérique, et bien moins encore dans les postes de direction. Le leadership féminin dans les institutions publiques en charge du numérique n’échappe pas à cette tendance : les femmes occupent moins de 15 % des postes de direction dans les ministères du numérique et les agences de régulation de la sous-région.

Ce qui est plus frappant encore, c’est la stagnation. Malgré dix ans de programmes dédiés et les engagements formels de gouvernements et de bailleurs, les écarts ne se réduisent pas à la hauteur des investissements consentis. Quelque chose dans la structure même de la transformation numérique telle qu’elle est conduite en Afrique de l’Ouest reproduit mécaniquement les inégalités plutôt que de les dissoudre. Ce constat appelle une analyse structurelle plutôt qu’un nouveau programme de formation.

Pourquoi les programmes « Women in Tech » classiques ne suffisent pas

Les programmes Women in Tech ont proliféré en Afrique de l’Ouest au cours de la dernière décennie. Bootcamps de codage, mentorats ciblés, plateformes numériques féminines, hackathons thématiques, bourses de formation… L’agenda est bien rempli, les bilans présentables. Et pourtant les chiffres ne bougent pas à la mesure des espoirs.

L’explication tient à un malentendu structurel sur la nature du problème. Ces programmes s’attaquent aux symptômes : le manque de compétences, le manque de réseau, le manque de modèles de rôle, en laissant intactes les causes profondes. La charge de travail domestique et de soin non rémunérée qui contraint la disponibilité des femmes. Les biais de recrutement au sein des entreprises tech, souvent inconscients mais statistiquement documentés. Les normes sociales qui découragent les filles, dès l’enseignement secondaire, de se diriger vers les filières scientifiques et techniques. L’absence de mécanismes de financement adaptés aux profils fondatrices, dont les trajectoires entrepreneuriales ne ressemblent pas aux modèles de risque sur lesquels les outils classiques de capital-risque ont été construits.

Former une femme au code sans transformer l’environnement dans lequel elle cherche un emploi ou lève des fonds ne crée pas de changement systémique. Il permet à quelques individues exceptionnelles de franchir des obstacles que la majorité ne peut pas surmonter. Ce n’est pas de l’inclusion, c’est de la sélection par la résilience.

Ce que l’expérience terrain enseigne

Dans ma fonction de Conseiller Technique et Point Focal Genre au sein du projet GIZ Béninnovation, j’ai eu l’opportunité de travailler à la construction d’une réponse différente. Deux initiatives méritent d’être documentées ici, non par autosatisfaction, mais parce qu’elles illustrent une approche plus systémique.

La Communauté « Women In Tech » Bénin a été appuyée non pas comme avec un programme de formation supplémentaire, mais en facilitant un espace de structuration de la voix collective des femmes professionnelles du numérique. L’objectif était double : renforcer leur capacité d’influence sur les jeunes filles et créer un réseau professionnel réel, fondé sur le partage d’opportunités concrètes. La différence entre un réseau d’influence et un programme de formation est fondamentale : le premier change les règles du jeu, le second entraîne à jouer dans un jeu dont les règles restent défavorables.

Le Salon africain des femmes du numérique (SAFEN), lancé dans ce même cadre, a posé une question différente : comment rendre visible l’excellence féminine dans le numérique pour qu’elle serve de référence, et non d’exception ? Dans un secteur qui structure ses récits autour de figures masculines, la visibilité est une intervention politique à part entière. Ces expériences confirment que l’inclusion numérique des femmes progresse davantage par la structuration collective et la transformation des systèmes que par la multiplication d’interventions individuelles.

Bonnes pratiques régionales à capitaliser

Plusieurs pays de la sous-région ont expérimenté des approches qui méritent une analyse plus systématique et une diffusion à l’échelle régionale.

Au Sénégal, l’inscription d’objectifs de genre dans la Stratégie Sénégal Numérique a permis de sortir le sujet de la logique de projet isolé pour en faire un objectif mesurable de politique publique nationale. Cette différence est considérable : elle oblige au suivi, à l’évaluation et à la reddition de comptes, là où les programmes isolés s’éteignent sans laisser de trace dans les politiques structurelles.

Au Ghana, des programmes d’équivalence entre académies tech publiques et privées ont créé des voies d’accès au secteur numérique plus accessibles aux femmes issues de milieux moins favorisés, en agissant simultanément sur les coûts de formation et sur la certification des compétences.

En Côte d’Ivoire, des expérimentations autour du financement de start-ups fondées par des femmes, intégrées dans des mécanismes de blended finance, ont montré que des garanties de portefeuille et des fonds de contrepartie pouvaient débloquer des financements privés là où les outils classiques de capital-risque restaient inaccessibles.

Aucune de ces expériences n’est parfaite, ni entièrement documentée. C’est précisément pourquoi une stratégie régionale est nécessaire : pour produire la base de connaissances et les mécanismes de réplication qui font aujourd’hui défaut.

Pour une stratégie régionale Genre et Numérique CEDEAO

La CEDEAO dispose de mandats sur le genre, sur l’emploi et sur le numérique. Ce qu’elle n’a pas encore, c’est un cadre intégré articulant ces trois dimensions dans un programme cohérent et doté de ressources. Je plaide pour l’élaboration d’une Stratégie régionale Genre et Numérique CEDEAO 2027-2035, portée au plus haut niveau politique, avec cinq composantes structurantes.

Un système de collecte et de publication standardisée des données genrées sur le numérique dans les seize États membres constitue le préalable de toute politique sérieuse. Aucune intervention ne peut être pilotée sans données fiables, comparables et actualisées. L’absence de données est le premier mécanisme d’invisibilisation des inégalités.

L’intégration d’objectifs chiffrés de parité dans les stratégies nationales du numérique, assortis de mécanismes de suivi et de revue régionale annuelle, transformerait des ambitions déclaratives en engagements contraignants. Ce qui n’est pas mesuré, dans ce domaine comme dans d’autres, n’est pas géré.

Un fonds régional d’amorçage dédié aux entreprises tech fondées ou co-fondées par des femmes, adossé à des garanties publiques pour mobiliser le capital privé, permettrait de corriger la distorsion de financement documentée. Le mécanisme AFAWA de la BAD offre une base à activer et à décliner à l’échelle de la sous-région, avec un objectif de 300 millions de dollars mobilisables d’ici 2030.

Une réforme des curricula scolaires intégrant dès le primaire et le secondaire une pédagogie numérique qui brise les stéréotypes de genre liés aux filières scientifiques et techniques, avec une cible ambitieuse de parité dans les inscriptions aux filières STEM d’ici 2030, constitue le levier de long terme sans lequel tous les autres restent conjoncturels.

Enfin, un programme régional de leadership féminin dans le numérique, ciblant la mise en visibilité et l’accélération de femmes en position de direction dans les institutions publiques, les organisations régionales et les entreprises technologiques, enverrait le signal politique que l’excellence féminine dans ce secteur est une norme attendue, pas une exception tolérée.

Que retenir ?

L’inclusion numérique des femmes n’est pas un programme d’équité parmi d’autres à inscrire dans une annexe des stratégies nationales. C’est une condition de la performance économique de l’Afrique de l’Ouest dans la compétition numérique mondiale. Chaque femme exclue de ce marché représente un talent perdu, un marché non servi, une innovation non conçue. La région n’a pas le luxe de ces pertes.

Le plafond de verre digital ouest-africain n’est pas une fatalité : c’est un choix de politique publique. Il est temps que gouvernements, bailleurs et acteurs de l’écosystème le traitent comme ce qu’il est réellement, un levier stratégique de compétitivité régionale, et agissent en conséquence.

Ayéfèmi Faozane ORO

Digital Innovation Architect & Inclusive Ecosystem Builder | Policy Advisor

Responsable Pays · Projet MediAOS - CFI / Agence Française de Développement des Médias

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