Publié par ORO Faozane

Mes écrits sont souvent dictés par l’actualité et mes lectures, les pensées qui me tracassent ou me chiffonnent. Ou des nouvelles qui me laissent pantois , sans mots et parfois triste. Le décès de cette jeune française, Camille Lepage, est de cet ordre là. Passé mon hommage, à elle rendu,  il m’est apparu nécessaire de dire quelques mots sur le journalisme en Afrique, sur le journalisme africain.  Je n’aurais peut-être jamais eu cette réflexion si ces décès, de ceux qui s’appliquent à faire du journalisme « digne du nom », n’étaient survenus.

Oublions un peu les clichés dont est victime notre continent. Mettons aussi de côté notre regard sur le travail des médias étrangers (occidentaux surtout) en Afrique et  tournons notre regard vers nos journalistes en Afrique. Nos organes  de presse africains. Faisons notre introspection.

S’il nous était de demander d’établir une hiérarchie des supports ou médias africains, assurément que l’hebdomadaire Jeune Afrique, caracolerait en tête. Elle est, sur le continent, la référence en matière de presse écrite. Elle fait l’opinion et  défait aussi facilement qu’elle promeut.  Dans un éditorial, François Soudan,   un des Rédac Chef, critiquait vertement Robert Ménard,  ce français ancien Président de Reporters Sans Frontières passé à l’extrême droite de la scène politique française. Il lui reprochait sa défense des Le Pen, père et fille, et l’assimilait à une défense ignominieuse, autant que pouvait l’être la défense de Kadhafi ou de Gbagbo. Toujours selon le Rédac Chef de Jeune Afrique.

Pourquoi faire référence à cet épisode et quel rapport avec le journalisme en Afrique. Jeune Afrique  (JA) est leader en Afrique. Le « Ce que je crois » de Bechri Ben Yahmed faisant office de bible pour certains. Pourtant, les chroniques de JA, ses éditoriaux, ses enquêtes sont toujours faits de bruit de couloir (très souvent de bonnes sources), de politique.  Ses « papiers » sont économiques et politiques, souvent culturels et sportifs, rarement sociaux. Jeune Afrique qui ne peut se plaindre de ne pas disposer de moyens suffisants  s’est-il distingué par ses reportages sur les terrains, au milieu de la guerre ? Nous a-t-il fait vivre la misère en profondeur. Ses journalistes ont-ils pris, au risque de leur vie, le pari d’aller au « front » servir aux lecteurs africains cette information fiable sur laquelle les étrangers font « blackout » ? Non. Parce que ce journalisme là ne rapporte pas. Il n’intéresse pas les publicitaires. Ce journalisme là ne fait pas vendre et n’ouvre pas les portes des palais présidentiels en Afrique. Pourtant JA est un médias de qualité, respecté pour sa vision et la qualité de ses écrits.

Et comme JA, les médias africains souffrent du mal des ressources financières ou de prestige. Cette ressource qui les fait courir. La majorité des médias africains sont dirigés par des hommes d’affaires peu soucieux des règles déontologiques et de l’éthique de la profession. Les lignes éditoriales changent au gré des affinités du promoteur. Le journaliste se trouve balancé d’un sens à l’autre, suivant le vent des intérêts actuels. Combien de médias africains ont une ligne politique et éditoriale indépendante ? Combien financent eux-mêmes leur voyage et reportages ? Combien ne dépendent pas des « Per diem » ? Combien de fois les journalistes sur le continent ne se sont déjà disputés pour partager « une enveloppe » laissée par une autorité.

Manque de moyens et déficit de formation adaptée.                      

Le problème du journalisme africain est qu’il y a peu ou prou de journalistes conscients de leur rôle et disposant d’une formation adéquate, du back ground nécessaire pour aborder le métier. On vient au journalisme, en Afrique, pour fuir les affres et les ravages du chômage. Beaucoup de journalistes, au Bénin, sont à peine titulaire du Baccalauréat. Au mieux, certains ont-ils fait une licence en droit, en sociologie ou en Lettres Modernes. Et comme leur parcours, la rémunération est tout aussi misérable et pauvre.

Quel est le statut du journaliste en Afrique ?  « S’il y a une problématique de la presse africaine, celle-ci tourne autour d’une évolution récente qui a vu l’éclosion d’une presse privée, dans un cadre de pluralisme politique, où cette presse privée est constamment confrontée à la difficile équation entre les principes auxquels globalement elle se rallie et une pratique fort aléatoire » souligne  Thierry  Perret dans Les Cahiers du Journalisme : le journalisme africain face à son statut. Et de citer les difficultés auxquelles doit faire face la corporation : « manque de moyens matériels, pénurie de personnels formés et expérimentés, assujettissement à une réalité locale encore marquée par l’autoritarisme, absence de codification claire des rapports entre la presse et d’autres instances de la société… ». C’est ainsi qu’en Afrique certains journalistes  cumulent cette fonction avec des postes d’attaché de communication ou de presse dans des ministères et des directions de sociétés étatiques. On peut aisément imaginer quelle sera leur objectivité.

Chaque emprisonnement de journaliste en Afrique fait se dresser les défenseurs des libertés, RSF en tête. Mais peu situe les responsabilités des journalistes et leur devoir laissant floue la frontière entre obligations professionnelles et nécessité d’informer. La liberté d’expression est-elle synonyme d’anarchie ? On accuse sans la moindre preuve, on jette à la vindicte populaires des responsables parce que le journaliste ou le promoteur de l’organe de presse veut « régler ses comptes ».

Camille Lepage avait écrit dans sa lettre à Rue 89 qu’elle voulait faire « du journalisme indépendant, parce que c’est le seul encore digne de nom ».  En Afrique, elle n’aurait même pas pu. Nos rédactions inféodées aux partis politiques ou à des pouvoirs externes ne tolérant que très peu la neutralité.  Malgré la multiplicité de conflits, de scandales le journalisme africain est peu porté sur l’investigation.

Patrick Poivre d’Arvor dans les « Dossiers de l’Audiovisuel » souligne le but du journalisme.  Il n’est ni « de déplaire ni de complaire. C'est de remuer la plume dans la plaie. La plume, et aujourd'hui le micro et la caméra. ». Remuer la plume dans la plaie. Combien de médias africains ont souligné la tragédie qui frappe le nord du Nigeria ? Combien en Afrique s’y sont réellement intéressés avant l’enlèvement des filles dans un lycée au Nord du pays ? Combien ont mené de réelles investigations  sur la nébuleuse Boko Haram et peuvent en parler avec connaissance et documentation ? Les réseaux sociaux se sont substitués à la presse. Ils éveillent notre conscience et comble un vide. Ils occupent une place destinée à la presse mais qui s’y refuse.

Au Mali, un jeune capitaine a fait vacillé les fondements de l’État et favoriser sa chute au fond des précipices, le livrant aux narco terroristes qui n’en demandaient pas tant. Et pourtant, ce sont les médias d’ailleurs qui étaient en première ligne. Des journalistes d’ailleurs  alors que ceux du Mali s’enlisaient dans leur médiocrité faisant des gesticulations du sieur Sanogo leurs choux gras. Le journalisme en Afrique a bien une particularité : le pouvoir politique, qu’on le veuille on non, n’est jamais loin.

Et chaque année, le 03 Mai, chaque acteur, à un petit niveau décisionnel, prépare soigneusement son discours. On nous abreuve de speech pompeux, volontiers optimistes. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Au pire, on énumère quelques couacs avec la ferme promesse de mieux faire les années à venir. Et pourtant la presse en Afrique s’enlise. Elle ne défend plus des idées et se laisse soumettre au pouvoir financier et politique. Si ce n’est l’autorité de régulation (souvent politique) qui brandit son épée de Damoclès, érigeant dans certaines rédactions l’autocensure en norme, ce sont les annonceurs qui imposent leurs desideratas.

Dans l’un ou l’autre cas, la presse africaine est soumise. Elle répond à des impératifs qui ne dépendent point des lecteurs, lesquels aussi sont soumis à la dictature d’une offre qui ne répond aucunement à leurs besoins. « La lecture du journal est la nourriture quotidienne de l’honnête homme moderne »  se plaisait à répéter un de mes anciens professeurs, à l’école de communication et de journalisme. En Afrique, elle n’est plus une nourriture. C’est un poison qui tue, et consume à petit feu, nos sociétés.

 

Ayéfèmi Faozane ORO.

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