Déportés chagossiens : Le difficile combat pour un retour au pays
Peu d'Africains ont entendu parler de l'archipel des Chagos et du combat des chagossiens. La première fois que j'ai entendu cette appelation, j'ai cru qu'il s'agissait d'une espèce animale en voie de disparition. Mais non! Il est question de l’une des plus grandes barbaries du monde occidental en Afrique. Sans que les africains, dirigeants inclus, s’en émeuvent. Alors, je partage ces quelques paragraphes avec vous, pour nourrir l’information. Afin que, cette semaine, se réveille dans notre inconscient le combat, légitime, des opprimés chagossiens.
Déportés illégalement par le gouvernement britannique de leurs îles, les chagossiens mènent depuis plus de 30 ans un combat juridique et politique pour obtenir le droit de retourner sur la terre de leurs ancêtres, sur leur terre. Ils font face au refus obstiné et politique de la Grande Bretragne, ancienne puissance colonisatrice.
Au début des années 1960, le gouvernement travailliste d’Harold Wilson consentit secrètement à une demande de Washington pour que l’archipel des Chagos, une colonie britannique, soit "nettoyée" et "aseptisée" de ses habitants afin qu’une base militaire puisse être construite sur l’île principale de l’archipel, l’île de Diego Garcia. De 1967 à 1973, les chagossiens, environ 2500 personnes selon les estimations, sont alors déportées par le gouvernement britannique vers les Seychelles et l’Île Maurice. Les déportés chagossiens mèneront différents combats juridiques avec le soutien de Maurice dans le but de retourner sur leurs terres. Le 22 octobre 2008 la Haute cour des Recours, chambre des Lords, déboute les revendications des Chagossiens. Le dernier recours en appel dans le système judiciaire britannique entérine la situation et ne laisse aucune possibilité de retour pour les Chagossiens. Retour sur un long parcours juridique.
« D'où les bombardiers américains ont-ils décollé lors des deux guerres d'Irak ? Des îles Chagos. Quelle est la base aéronavale d'appui dans la guerre en Afghanistan ? Diego Garcia, archipel des Chagos. Dans la lutte contre le terrorisme, quel est le principal point d'appui des États-unis pour l'Afrique de l'Est, le Moyen-Orient, le continent indien ? La base militaire des Chagos.
Les Chagos : là où les Chagossiens n'ont plus le droit de vivre depuis un demi-siècle. » faisait remarquer Bruno DENIEL-LAURENT et Bernard MALBLANC dans Appel Chagos.
« L'atoll de Diego Garcia appartient, certes, au Royaume-Uni, mais par un accord secret de 1961 signé entre Harold Mc Millan et John F. Kennedy, il a été désigné comme un point d'appui stratégique anglo-américain dans l'Océan Indien contre l'Union Soviétique. Washington offrait d'y établir un centre de communications et de ravitaillement de sa flotte, à la double condition que l'Archipel des Chagos soit exclu du processus de décolonisation mis en œuvre par Londres et que ses habitants soient évacués «pour raisons de sécurité». En échange, ils offraient une réduction de quatorze millions de dollars sur l'acquisition de fusées Polaris par le Royaume-Uni pour l'équipement de ses sous-marins nucléaires.» détaille dans son mémoire, Les exilés de l’Océan Indien (Iles Chagos), Aline Mandrilly. Elle ajoute « isolé du reste de l'Océan Indien, l'atoll, avec ses structures portuaires et aéroportuaires, accueille aujourd'hui de nombreux navires de la marine américaine et sert de base de départ aux bombardiers B 52 et B1 dans leurs missions de longue distance. Depuis Diego Garcia, les États-Unis peuvent intervenir dans tous les recoins de cette partie du monde : Inde, Australie, Indonésie, Moyen Orient et Afrique de l'Est ».
Pendant plus de trois décennies, le combat des chagossiens a une seule et même revendication, obtenir le droit de retour sur leur île. De victoires en échecs, la mobilisation des chagossiens n’a pas faibli malgré la disparition de quelques unes des figures emblématiques de la lutte. Les Chagossiens, qui se sont fait connaître sous le sigle de GRC (Groupe Réfugiés Chagos) avec à leur tête Olivier Bancoult ont multiplié les manifestations et les actions en justice. La bataille juridique s’est poursuivit, avec des rebondissements nombreux et contradictoires pendant de longues années. Olivier Bancoult a saisi la Haute cour de justice de Londres qui décréta en novembre 2000 que le dépeuplement de l’archipel avait été opéré en toute illégalité et en violation de la Charte des Nations unies concernant la décolonisation. Cette même cour autorisa les chagossiens à retourner sur leurs îles sauf celle de Garcia pour des raisons militaires. Cette décision de la Haute cour de justice de Londres devait marquer une victoire pour les chagossiens. Mais il n’en a rien été.
En février 2002, la Grande Bretagne accorda la citoyenneté britannique aux chagossiens suite aux nombreuses manifestations de ceux-ci et du statut des BIOT (British Indian Ocean Territory). En juin 2004, le gouvernement de Tony Blair revint sur la décision de la Haute cour en promulguant deux décrets de la reine (en anglais Orders in Council) interdisant aux Chagossiens de se rendre dans l’archipel, droit qui leur avait pourtant été auparavant reconnu. Ces derniers feront encore recours devant la justice et en mai 2006, la haute cour désavouera ses deux décrets et donnera raison au GRC. Une année plus tard, ce jugement sera confirmé suite à l’appel interjeté par le gouvernement britannique.
Curieusement, suite à une requête du gouvernement britannique, la plus haute instance juridique du pays, lesLaw Lords, décide d’abonder dans le sens du gouvernement et de débouter les réfugiés chagossiens. C’était en octobre 2008. Le GRC a introduit un ultime recours à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Il faut remarquer que l’instance suprême britannique n’a pas dit le droit. Elle a fait de la politique. L’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme stipule que « toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays », les déportés chagossiens ont le droit comme quiconque de retourner sur leurs terres, desquelles ils ont été illégalement déporté. En décembre 2012, la Cour européenne des Droits de l’homme juge irrecevable la plainte des chagossiens contre le gouvernement britannique. Une « grande honte » et un « déni de justice » de la part d’une instance internationale censée défendre les droits des opprimés, pour l’écrivain L.M.G Le Clézio.
Dans leur combat, les chagossiens ont été soutenus par le gouvernement de l’île Maurice. Ainsi, le gouvernement mauricien, après la promulgation des deux décrets de la reine, menaça de porter le contentieux devant la Cour internationale de justice de La Haye. Pour bloquer une telle initiative, le gouvernement britannique d’alors, dirigé par Tony Blair prit des mesures d’exception. Bill Rammel, ministre des Affaires étrangères et du Commonwealth, fit adopter par la Chambre des communes, le 05 juillet 2004, un amendement à la déclaration de Londres du 1er janvier 1969 relative à la saisine de la juridiction de la Cour internationale de justice. Cet amendement interdit à tout État membre ou ancien membre du Commonwealth d’engager des poursuites judiciaires contre le gouvernement britannique, tout différend devant se régler au sein du Commonwealth et non devant une autre juridiction.
Plusieurs personnalités américaines et britanniques ont apporté leur contribution au combat des chagossiens. J. M. G. Le Clézio, Prix Nobel de littérature 2008, écrit ainsi à Barack Obama :"Je souhaite attirer votre attention sur une injustice qui dure depuis quarante ans. Je veux parler de la déportation du peuple chagossien" de même que Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie interpelle le gouvernement des États-unis pour que l’île de Chagos soit retourné à Maurice.
L’archipel de Chagos est situé à 2 000 kilomètres de l’Inde, à 3 500 kilomètres des côtes orientales de l’Afrique et de l’Indonésie, à 4 500 kilomètres du golfe Persique et à 5 000 kilomètres des côtes occidentales de l’Australie. Il est situé au croisement des routes maritimes reliant l’Extrême-Orient à l’Europe aussi bien via le canal de Suez que par le cap de Bonne-Espérance et les pétroliers sortant du golfe Persique croisent au large de Diego Garcia quelle que soit leur destination et notamment en direction de l’Asie.
Ayéfèmi Faozane ORO