Publié par ORO Faozane

 

Il y a un mois et quelques jours, l’Afrique et le monde entier, avec ce qu’il y a de grands leaders, ont pleuré le décès de celui qu’à juste titre, il convient d’appeler l’Africain du siècle : Nelson Mandela. J’avais souhaité rendre un hommage, à ma manière à l’homme. Je n’en ai pas eu le temps, à cause de mes obligations professionnelles. Aujourd’hui, avec un mois de retard, je vous le livre. Mieux vaut tard que jamais.

Les grands hommes ont en commun de laisser leur empreinte sur leur temps. Ils marquent l’humanité d’une encre indélébile qui marque l’humanité sur de longues générations. Nelson Rolihlahla Mandela est de ces hommes là ! Tous les jeunes de ma génération ont rêvé un jour lui serrer la main, ou se tenir à ses côtés le temps d’un flash, d’une photo. Une nano seconde. Cette chance, nous ne l’aurons plus.

Mais, je me console d’avoir vu la manifestation de l’attachement quasi fusionnel qu’ont les sud-africains pour ce héros africain. Beaucoup disent du hasard qu’il n’existe pas ; de la chance qu’elle  ne sourit qu’aux plus méritants. Je ne sais pas si je la mérite. Mais j’ai eu cette chance, ce hasard d’être en Afrique du Sud quand Madiba est parti rejoindre ses ancêtres. Cette chance unique de voir tout un pays s’arrêter. Pour pleurer un de ses fils. En quelques jours, j’ai vécu des souvenirs tels qu’on s’en rappelle toute sa vie. J’étais au bon endroit au bon moment. Beaucoup auraient rêvé de cette situation. Beaucoup auraient tout donné pour ces moments inoubliables.

Mon témoignage ici ne concerne pas la vie de ce grand fils d’Afrique. Non ! Mes propos ici ne visent pas à retracer l’historique et la longue et pleine vie de Tata (Papa) comme l’appellent affectueusement les sud-africains. Les scènes de prières et les différentes manifestations qui ont suivi l’annonce du décès du père de la Nation Arc-en-ciel expriment au-delà de tous les mots l’héritage réel de Mandela à l’Afrique, à l’humanité. Mon hommage va à cette leçon. A cette tolérance, à ce métissage blanc noir, jaune-brun. Le mélange des couleurs, des langues, les différences observées  mais qui dans un élan commun ont convergé vers la maison de Mandela sont là, la plus grande leçon que je pouvais retenir et que je retiens de la vie du baobab tombé mais dont la place de choix dans la postérité est indéniable.  Les récentes attaques sur Taubira et la couleur de sa peau, la polémique sur la quenelle de Dieudonné sont autant de preuves que notre monde n’a pas encore assimilé cette leçon.

Le soir de l’annonce de sa mort, l’hôtel où je logeais semblait mort. Il y régnait un silence de cimetière. Aucun signe de vie. Ni à l’accueil, à la réception encore moins au bar. Plus tard, un des réceptionnistes me confiera, que même s’il est né après l’apartheid, il considérait Tata Madiba comme le socle de sa vie. Celui qui leur (aux noirs sud africains) a ouvert les portes de la gratuité de l’enseignement, de l’éducation pour tous, de la santé à moindre coût. Je comprendrai aussi, que les jeunes hôteliers s’étaient tous retirés avec les plus âgés pour prier et se recueillir devant la photo de leur libérateur. Raeesa, la serveuse  au restaurant de l’hôtel, la cinquantaine environ, sous l’émotion entonna une chanson. Elle saluait, en écrasant une larme, la mémoire de son libérateur. Ce « père qui est à l’origine de leur libération ». C’est dans cette atmosphère d’affliction générale que Johannesburg s’est endormie.

Le vendredi 06 Décembre à l’aube, je me suis rendu en compagnie d’autres confrères au domicile de Nelson Mandela. Ni la pluie qui arrosait Joburg, ni la circulation bloquée n’empêchaient les sud-africains, grands et petits, vieux et jeunes, blancs et noirs de se rendre au domicile du défunt, pour lui rendre un dernier hommage. Comme une obligation, une redevance. Beaucoup d’entre eux me confieront ressentir ce devoir, le devoir d’une vie. Comme si leur existence, il la devait à Mandela ; l’homme qui 27 années durant se sera sacrifiée pour ses idéaux et pour que les Noirs puissent être libres. Des chants et danses dont le «Mandela yo, Mandela yo. Réveillez-vous, réveillez-vous, Madiba veut des soldats, ne dormez pas », ont été entonnés lors  des recueillements. Chacun allait du sien pour magnifier l’icône planétaire qui vivait désormais en chacun d’eux. En chacun de nous en fait.

Jeune élève, on m’a appris la vie de Mandela. J’ai étudié son combat et son sacrifice pour son peuple. Il était devenu mon héros grâce à tout ce qu’on m’avait dit de lui. Je me rappelle qu’à l’âge de 14 ans, j’avais trouvé dans la bibliothèque de mon père un ouvrage intitulé « Mandela L’Indomptable». J’y ai découvert un homme bon sans l’avoir jamais rencontré. Les livres n’ont pas de frontières. Mandela non plus. Cette première lecture sur l’homme donnait déjà l’ampleur de ce qu’il a réalisé. Il était indomptable. Et même si aujourd’hui, la mort a eu raison de lui, Mandela vit encore plus. Son étoile scintille dans le ciel sud-africain et dans l’univers. Je me rappelle au milieu de cette foule cosmopolite qui pleure un père, un grand père, un illustre leader, je me rappelle de sa libération telle qu’elle avait été décrite dans « Mandela L’Indomptable» et aujourd’hui à voir cette foule lui rendre hommage, je cerne mieux la portée et l’aura de l’homme et de ce qu’il accompli. Je comprends mieux les propos prononcés ce 11 février 1990 à  sa sortie du bagne de Paarl :« Les portes du pénitencier de Paarl s'ouvrent. Les flashs des photographes crépitent. Les cameramen des télévisions du monde entier serrent leur plan. Il est 15 h 45, dimanche 11 février 1990. En complet bleu-gris, serrant la main de Winnie, son épouse, Nelson Mandela - le mythe, la légende, le héros des opprimés - fait ses premiers pas d'homme libre. Poing levé, il sourit. L'imposant service d'ordre peine à retenir la foule qui se presse pour le toucher. Tout est parfaitement organisé. Son entourage le pousse à l'intérieur d'une berline. Direction Le Cap. Nelson Mandela réapparaît deux heures plus tard, au centre ville, devant une foule en délire. Il n'a pas changé. Il ne changera jamais. Il veut la fin de l'apartheid, une Afrique du Sud unie " démocratique et non raciale " et le droit de vote pour tous. " One man, one vote ", un homme, une voix, est son credo ! Nelson Mandela, le Juste, s'est battu sa vie durant pour ce principe. Il sort de vingt-sept longues années de réclusion, mais du balcon de l'hôtel de ville il lance les cris de ralliement traditionnels des mouvements de libération : " Mayibuye i Africa ! ", " Amandla ! ", Reviens Afrique ! Le Pouvoir ! La foule en délire lui répond à l'unisson : " Awethu ! ", Maintenant ! En prison, l'homme a mûri. Il ne prêche plus la lutte armée, avec véhémence, comme il le faisait dans ses premiers discours politiques. Mais ses convictions sont intactes et affleurent sous un vocabulaire et un ton nouveaux. Il s'exprime comme un homme d'Etat, ménageant d'emblée les radicaux noirs et les Blancs, ceux qui l'ont libéré comme les autres, plus extrémistes. Il demande aux premiers de ne pas se montrer " trop impatients ", il rassure les seconds: " Les Blancs sont nos compatriotes, je veux qu'ils se sentent en sécurité ". Il affirme comprendre les uns et les autres : " Nous trouverons la bonne solution qui conviendra aussi bien aux Noirs qu'aux Blancs, pour l'avenir de ce pays"1.

Les hommages qui affluent de partout, les blancs et noirs qui se serrent la main, s’embrassent et s’offrent des accolades, ces images d’union et d’unité, cette Afrique du Sud plurielle, « arc-en-ciel » est la réussite de cet homme. Qui a dit que Mandela est mort ? Qui a dit que l’icône du monde libre est parti ? Non, Nelson Mandela n’est pas mort. Il repose quelque part, mais son esprit est des nôtres.

Pour en revenir à moi, je finis de déposer une gerbe de fleur devant la maison du disparu et me retournai. Deux jeunes filles blanches d’une dizaine d’années se confiaient à une journaliste. Elles étaient en pleurs. Je me rapprochai pour mieux comprendre leurs émotions. L’une d’elle disait à la journaliste : « Madiba était comme notre grand-père. Papa dit que c’est grâce à lui que nous vivons en paix et en sécurité. Papa dit aussi qu’il a sauvé notre Nation et qu’il a enseigné le Pardon à tous. Quand on nous a annoncé sa mort, j’ai demandé à ma maman de m’amener ici pour que je lui dise merci. Car c’est grâce à lui que nous vivons dans un pays en paix». Le témoignage de la jeune fille m’a ému. Quel africain, quel homme dans ce XXIème peut se prévaloir d’un tel impact sur sa société, sur le monde ? J’ai compris en voyant les larmes sur les joues de cette fille que le message de Mandela lui avait déjà survécu. J’ai compris que l’aura  de cet homme dépassait largement le simple cadre d’une lutte. Il était trans générationnel.

Quand je pris congé du domicile de Mandela et de ces centaines de Sud-africains chantant et dansant à la gloire de l’illustre disparu, je compris une leçon. Une leçon qui se confirmera à la lecture des hommages, mondiaux, rendus  au disparu. Une leçon d’humilité. Si Mandela recueille aujourd’hui autant d’hommages, c’est parce que l’homme a vécu en humain. Qu’il a combattu en tant qu’homme et n’a jamais dissimulé ses faiblesses. Il était un homme qui ne s’est pas contenté de sa simple nature. Il s’est battu pour dépasser ses pulsions. Il se reconnaît pécheur mais voulait s’améliorer pour être utile à sa société. «L’un des problèmes qui m’inquiétaient profondément en prison concernait la fausse image que j’avais sans le vouloir projetée dans le monde : on me considérait comme un saint. Je ne l’ai jamais été, même si l’on se réfère à la définition terre à terre selon laquelle un saint est un pécheur qui essaie de s’améliorer». Mandela se reconnaît pécheur. Quelle humilité !

Sénèque écrivait «Faut-il s'étonner que les prodiges s'enfantent à de grands intervalles ? Le médiocre et le commun, le sort se plaît à les créer souvent ; mais il confère aux chefs-d'œuvre le mérite de la rareté.» Mandela était un Chef d’œuvre. Mandela est une rareté. Une rareté enfanté sur notre continent et qui toute sa vie nous aura appris les leçons de démocratie et de pouvoir du peuple. En fait, j’étais à Johannesbourg pour une réunion des Directeurs Généraux des instituts nationaux de Statistique de l’Union Africaine. Au moment où se posaient les questions cruciales pour des statistiques de développement et au service de la démocratie, Mandela affirmait déjà, à sa sortie de prison, « un homme, une voix ». Comment peut-on accorder une voix à un homme s’il les recensements ne le comptabilisent pas ? Le hasard a voulu que Mandela trépasse au cours de cette réunion. Comme pour rappeler l’importance de la statistique à son combat. La liberté, pour laquelle Madiba s’est battu, c’est de disposer aussi de nos propres chiffres pour satisfaire notre peuple.

 

L’avalanche de réactions qu’a suscité la mort de Mandela, les nombreux drapeaux mis en bernes, l’affluence à ses domiciles de Johannesburg et de Sowéto, tous ces flux importants de manifestations ne pouvaient être provoqués que par un immortel. Un homme « profondément bon » qui inspira les leaders et qui inspirent toujours ceux qui aspirent à un monde libre et juste. Dans sa biographie, Nelson Mandela nous a tracé une dernière directive, donné un ultime enseignement. Aujourd’hui, alors que le monde se renferme dans ses clivages ethniques et religieux, qu’un peu partout sur le continent des crises secouent les populations, nous devons nous rappeler que la liberté se vit dans les deux sens. Qu’elle est une quête perpétuelle. Et que même les oppresseurs ne sont point libres. « Je savais parfaitement que l'oppresseur doit être libéré tout comme l'opprimé. Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de sa haine, il est enfermé derrière les barreaux de ses préjugés et de l'étroitesse d'esprit. (...) Quand j'ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission: libérer à la fois l'opprimé et l'oppresseur ». Telle était l’intime conviction de Tata Madiba. Il n'est pas Jésus, mais il a vaincu la mort aussi. Il est mort pour devenir immortel! Adieu Tata!!!

Ayéfèmi Faozane ORO

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