N’avons-nous pas honte ?
Peu d’africains se soucie aujourd’hui de la place qu’occupent les pays africains dans le concert des Nations. Et peu s’inquiète de la très faible importance qu’ont nos dirigeants à l’international. Les rapports conflictuels entre l’Afrique et la Cour Pénale Internationale (CPI) ont mis à jour le très peu de poids diplomatique de l’ensemble du continent sur l’échiquier politique international. La récente double défaite aux Nations Unies et à l’Assemblée Générale de la CPI sur la comparution ou non du Président Kényan et de son Vice-Président en est la parfaite illustration.
Mes propos ici aujourd’hui visent à souligner un mal. Un mal typiquement africain et qui concourt à reléguer notre continent et ses dirigeants au rang de sous-fifre. Mais à bien regarder, méritons-nous une autre place ? Les rapports internationaux et les voix les plus autorisées s’accordent à dire que nous faisons de remarquables progrès économiques et démocratiques. Ils ajoutent que la croissance soutenue du continent en fait un réel pôle d’attraction et que d’ici les deux prochaines décennies, nous serons le centre économique du monde. Ils nous disent que nous soutenons, avec les géants asiatiques, la croissance mondiale et sommes appelés, sous peu, à en être le relais. Dans de larges mesures, ces propos et écrits sont vrais. Mais cette vérité n’est pas entière. Elle n’est qu’une infirme partie des composantes qui appellent le développement. Et le fait que ces études ne viennent pas d’Afrique n’est que la grande illustration de leur objectif. Manipuler et maintenir le continent et ses élites sous une éternelle domination.
Je veux ici parler de questions internationales, de politiques étrangères et des puissances qui la font et essayer de dire pourquoi, absent de ces questions, l’Afrique sera absente du futur si on n’y prend garde. Et ce n’est pas la croissance économique, encore moins les progrès miroités ci et là qui nous en préserveront.
Il fut un temps, nous sortions à peine des indépendances. D’autres États ne connaissaient, peut-être pas encore, la liberté. Un temps où nous nous exprimions sur les grandes questions internationales sans un réel poids politique. A cette époque là, nous avions des leaders. Dynamiques et courageux. Intrépides et fiers ! L’action du Mali de Modibo Keita, qui interpella en 1961 le conseil de sécurité des Nations Unies sur la grave répression belge en République Démocratique du Congo en est l’illustration. J’ai dans un de mes précédents postes souligné le rôle prépondérant et primordial joué par le Groupe dit de Casablanca pour l’émancipation des peuples noirs. Bien avant l’avènement de l’Union Africaine.
Aujourd’hui, le monde assiste, impuissant, à l’horreur qui se déroule en Syrie. L’opposition et les forces loyales au Président Bachar AL Assad s’affrontent dans un combat aveugle et sans merci dont l’issue est encore incertaine. Les «Puissants » de ce monde au chevet du malade syrien ne lui ont pas encore le juste remède. Encore faudrait-il qu’il fasse un bon diagnostic du malade. Alors que ce conflit perdure, que des milliers de syriens sont contraints de fuir leurs terres, de laisser maisons et biens, alors qu’un risque de dégradation dont les impacts ne se limiteront pas qu’à la seule région du Proche ou Moyen Orient pointe à l’horizon, aucun dirigeant africain –hormis les pays maghrébins- ne s’est préoccupé de cette question. Nous ne sommes apparemment pas concernés. La partie d’échecs géostratégique qui se joue sur le champ syrien est l’exemple même que nous sommes hors des grandes questions qui agitent ce monde. Notre croissance économique soutenue n’y change rien.
L’absence de réactions officielles africaines combinées à notre total manque d’initiatives est illustrateur de l’importance que nos leaders accordent à nos Nations sur le plan international et dans les grands centres de prise de décisions. Combien, ont, aux Assemblées Générales des Nations Unies en septembre dernier soulever le moindre petit doigt ou eu la moindre pensée à l’endroit des victimes de ce drame ? Notre message au monde entier est clair : nous ne sommes pas concernés : Passez !
Le Kenya a été frappé par une terrible prise d’otages menée par des islamistes shebabs. Une action terroriste venue rappeler combien la région demeure fragile et instable. Si le besoin de justice pour les victimes des violences post électorales au Kenya en 2007/2008, pour lesquelles le Président Kenyatta et son Vice Président Ruto sont inculpés, demeure indéniable et nécessaire, il est assassin de sacrifier l’avenir et le présent de ce pays sur l’autel du droit à la vérité que clament à tort et à travers les organisations internationales. L’échec, aux Nations Unies, de l’Union Africaine et de ses leaders à assurer le report de ces deux jugements devant la CPI révèle le peu de poids que pèse le continent dans le jeu international. Nous avons échoué à imposer à la Communauté internationale une disposition pour assurer la stabilité au sein de nos États. Cet échec souligne à quel point nous demeurons tributaires des desiderata des grandes puissances qui décident en notre lieu et place. Ils nous imposent leur vision du continent et du monde sans que nous ne puissions nous y opposer ou nous y soustraire. Et les taux de croissance à deux chiffres qu’on nous prédit à l’horizon 2020 n’y changeront rien. Nous n’avons pas encore le pouvoir diplomatique.
L’Afrique est un continent instable et très peu sécurisé. Et voilà que dans sa très grande bonté, le Président Hollande décide qu’il nous faut discuter de la sécurité sur notre continent. Et voilà, que cette sécurité qui nous concerne, qui concerne nos quotidiens et notre devenir sera discutée à Paris. Si nous doutons encore des centres de décisions sur le continent, nous voilà servis ! La sécurité est pourtant un enjeu de grande importance. Si les américains envoient leurs drones frapper en Afghanistan ou au Pakistan, n’est-ce pas pour leur sécurité intérieure ? Les dirigeants de l’Afrique centrale ont enchaîné concertations, sommet extraordinaire, conférence des Chefs d’États sur la question sécuritaire et politique en Centrafrique. Et pourtant, c’est Paris qui a pris l’initiative d’une résolution des Nations Unies pour venir à la rescousse de ce petit pays instable et que les démons du passé refusent toujours de quitter. Avons-nous une quelconque puissance au plan internationale ? "Le désespoir des Africains est lié à l'état actuel du continent : des monarques qui ont verrouillé le pouvoir et qui utilisent les richesses des nations comme si elles leur appartenaient, poussant du coup les populations à vivre dans des conditions d'indigence criante.
Qui sont les faiseurs de rois en Afrique ? Les anciennes puissances coloniales !" écrivait récemment Alain Mabanckou dans une chronique dans Jeune Afrique.
La Libye se meurt. Depuis la chute du Régime de Kadhafi, elle se cherche un État. La coalition internationale qui a frappé l’arsenal militaire du défunt dirigeant et précipité la chute du régime s’est retirée en laissant un pays sans loi, sans institutions à la merci des milices qui y font la loi. Depuis, le pays est partitionné. Les milices se partagent les régions et l’Union Africaine demeure impuissante. A-t-elle jamais été capable de se faire entendre ? A-t-elle jamais été capable de faire entre une seule voix ? On a frappé la Libye sans son accord. Mais avec celui de l’Afrique du Sud qui aujourd’hui regrette son choix. La question qui était censée être africaine est devenue internationale. Et plus personne n’a écouté la voix de nos dirigeants. Avaient-ils droits à la parole ? Ont-ils pu s’exprimer ? L’ont-ils d’abord voulu ?
L’Afrique du Sud censée être la locomotive du continent n’a jamais été constante dans ses choix et prises de position. Elle a imposé Dlamini Zuma, l’ancienne chef de sa diplomatie à la tête de la Commission de l’Union. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Sommes-nous plus écoutés ? Je crains que non ! N’avons-nous pas honte de n’être rien ? De ne pas peser sur l’échiquier international ? Dans l’une des places fortes du continent, un pays qui a subi les affres de la colonisation et de l’esclavage et qui a offert de grands penseurs et intellectuels à l’humanité on a asséné un retentissant « L’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire ». Est-ce vrai ou faux, là est un autre débat. Mais en attendant nous donnons des arguments à ceux qui pensent que le monde s’est bâti et continue de se construire sans l’Afrique. Et tant pis, s’il y a quelques millénaires, des hommes parti du continent ont contribué à la découverte des chiffres. Tant pis, si l’Égypte, ce grand pays africain, a écrit des pages de l’histoire du monde. Qui s’en soucie aujourd’hui ?
Ayéfèmi Faozane ORO