Publié par ORO Faozane

Du limes de l’Empire romain à la conférence de Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 au cours de laquelle les grandes puissances européennes procédèrent au partage de l’Afrique, la frontière est aussi bien un principe organisateur des relations internationales qu’elle détermine la vie des peuples et leur destin. Si le GPRA (gouvernement provisoire de la république d’Algérie) n’avait pas fait avorté le projet gaullien de réunir le désert tchadien, malien, nigérien et algérien sous le nom de l’organisation commune des régions du Sahara (OCRS), la destinée du Tchad eût été autre ou bien la guerre actuelle au Mali n’aurait simplement pas eu lieu et  l’Algérie ne serait pas assise sur d’immenses réserves en hydrocarbures  et  le Niger ne regorgerait pas d’uranium.

Si l’uchronie, qui consiste à réécrire l’Histoire avec des « si », se révèle  être un exercice plaisant mais vain, il serait en revanche utile et éclairant de rectifier une série de contrevérités sur les frontières étatiques en Afrique. On souligne souvent de façon péremptoire que les frontières africaines sont  artificielles. C’est ignorer qu’aucune frontière n’est naturelle. Et même lorsque la frontière suit un cours d’eau ou passe sur la crête d’une montagne, ce tracé participe toujours d’un choix ou d’un rapport de force.

Il est vrai que les frontières africaines actuelles sont des produits d’importation dans la mesure où 87% d’entre elles ont été dessinées à l’époque coloniale. Il est également vrai que les frontières en Afrique ont été tracées dans un temps beaucoup plus court que partout ailleurs dans le monde. Tout s’est joué en vingt cinq ans entre la conférence de Berlin  et l’année 1910 alors qu’il a fallu, par exemple, à la France plus de mille ans pour avoir sa forme hexagonale qu’on lui connaît.

Par ailleurs, le caractère arbitraire tant décrié  des frontières africaines  ne fait pas de l’Afrique un cas singulier. On trouve des Haoussas au Niger, au Cameroun, au Nigeria tout comme les Basques sont partagés entre l’Espagne et la France ou encore les Inuits de la Sibérie se repartissent entre  plusieurs États  : le Canada, le Danemark, les États -Unis.  D’autre part, la question maintes fois évoquée de la temporalité des frontières africaines ne doit pas cacher le fait que les frontières des pays de l’Europe centrale sont plus récentes que celles de l’Afrique sans oublier les tracés frontaliers de fraîche date des États  issus de l’éclatement de l’empire soviétique.

Si spécificité africaine il y a, celle-ci touche aux modalités et aux conditions de création de l’État post -colonial en Afrique. Contrairement au modèle dominant en Europe où un pouvoir fort a forgé dans le sang des frontières à l’intérieur desquelles il va exercer sa souveraineté, nombre d’États  africains ont hérité de territoires dont des pans entiers échappèrent à l’autorité de l’administration centrale ou bien cette dernière a rencontré d’immenses difficultés pour gérer des groupes sociaux périphériques et des régions excentrées. A titre d’exemple, le Tchad n’a étendu sa souveraineté sur son extrême nord que cinq ans après son accession à l’indépendance. Quant au Mali, sa partie septentrionale sera administrée par les militaires jusqu’en 1987.

Cette faiblesse de l’État central est d’autant plus affirmée que la brièveté de la présence coloniale n’a pas permis de fondre dans un creuset national les différents groupes sociaux souvent antagoniques. Dans son ouvrage L’Internet change-t-il vraiment nos sociétés ?, Philippe Engelhard reprend la typologie du sociologue et psychanalyste Eric Fromm qui distingue les sociétés A qui sont « affirmatives de la vie », les sociétés B « non destructives et non agressives », les sociétés C qui sont « destructives ».

De ce point de vue, le phénomène d’assimilation réciproque des élites, décrit par le politiste J-F Bayard et qui se traduit par la cooptation des élites issues des différents groupes ethniques pour se partager le pouvoir et les richesses nationales, signe l’échec des États  africains indépendants qui se sont révélés incapables d’absorber en une communauté politique, à faire tenir ensemble des entités humaines aux mœurs diamétralement opposées.

En outre, ces États  postcoloniaux, à la tête desquels sont placés le plus souvent des personnes provenant des groupes ethniques minoritaires, sont en permanence en crise. Il y a d’abord une crise de légitimité que l’organisation des élections plus ou moins transparentes n’arrive pas à résoudre dans la mesure où la plupart de ces États  indépendants ont conservé les structures coloniales tant sur le plan de l’administration territoriale que sur le plan économique. Sur ce dernier point, l’exemple caricatural est l’appartenance à la zone  du franc CFA des anciennes colonies françaises.

En effet, l’affirmation  par l’OUA en 1964 du principe de l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale et sa confirmation en 2002 par l’UA, consacrent le maintien des schémas coloniaux d’organisation territoriale. Bien souvent, les États  africains indépendants ont prolongé l’entreprise coloniale en conservant la structuration de leur espace dans le cadre de l’économie de rente. Comme aux temps coloniaux, les infrastructures restent orientées autour d’un pôle central, qui peut être une capitale et/ ou un port et relié à des régions productrices de matières premières ou des cultures d’exportation. A une différence près que ces régions sont désormais pillées au profit d’une minorité.

De plus, le dogme de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation mérite d’être nuancé dans son énonciation. En toute rigueur de terme, la balkanisation actuelle de l’Afrique avec 52 États  à l’échelle du continent ne saurait être attribuée au colonisateur quand on connaît l’existence des structures fédérales comme l’Afrique occidentale française, l’Afrique équatoriale française ou le British East Africa sous la colonisation.

De fait, l’option d’une Afrique fédérale s’est provisoirement refermée en 1961 lorsque le groupe de Monrovia (à tendance modérée, représentée par la plupart des chefs d’État francophones et anglophones), qui défendait le renforcement des États -nations en affirmant l’égalité absolue entre eux et le respect de la souveraineté de chacun, l’avait emporté sur le groupe de Casablanca (à tendance progressiste, conduite par Nkhrumah et Sékou Touré), qui prônait la création d’un marché commun africain et d’une citoyenneté africaine unique .

Toujours est-il que le principe de l’intangibilité des frontières africaines, censé prévenir les conflits interétatiques, a eu pour conséquence de figer dans les zones transfrontières les mouvements des populations ayant cours au sein des sociétés précoloniales. Dans ces types de société où les frontières n’enferment pas des groupes sociaux, on a du mal à imaginer qu’un génocide comme celui survenu au Rwanda en 1994 puisse s’y produire.

Au final, si les conflits relatifs à la question de la frontière en Afrique ne sont pas légion, on n’en finit pas de dénombrer ceux qui sont liés aux crises de l’État africain indépendant. Des tentatives sécessionnistes du Katanga et du Biafra dans les années 60-70 aux guerres actuelles au Mali et en Centrafrique en passant par les flambées de violence au Libéria, en Sierra Léone, en République Démocratique du Congo, en Côte d’Ivoire, entre autres, l’État africain étale ses crises sur plus de 50 ans d’existence.

Confrontés aux systèmes de parti unique et aux expériences révolutionnaires pendant la période de la guerre froide, les États  africains indépendants vont passer sous les fourches caudines des institutions de Brettons Woods dans les décennies 80-90. Sous l’action conjuguée du FMI et de la Banque mondiale, les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) vont ravir aux États  d’Afrique subsaharienne leur souveraineté budgétaire et économique. D’inspiration ultralibérale, les PAS, qui prétendaient infliger aux populations africaines « une souffrance de court terme, pour un bénéfice de long terme », ont complètement désarticulé pour longtemps le développement socio-économique des États  de l’Afrique subsaharienne.

Désormais, on entend  fleurir des expressions aussi infâmantes que culpabilisantes comme «États  faillis », «États  fragiles» ou encore  « États  défaillants » qui annoncent, à l’aube du second millénaire, la mise en dépendance politique des États  africains indépendants après la captation de leurs fonctions de souveraineté budgétaire et économique par les institutions financières internationales.

En effet, la souveraineté de nombre d’États subsahariens relève plus des fictions du droit public international que de la réalité. Quelle marge de manœuvre dispose un pays quand sa vie politique dépend de « la communauté internationale » qui organise et finance des élections « transparentes et régulières » ? Que pèse la souveraineté de la Guinée face à la force de frappe des multinationales quand il s’agit de négocier des contrats miniers ? A l’heure de la mondialisation où les défis sanitaires, environnementaux, démographiques, économiques, financiers, climatiques sont globaux, où l’émergence d’une société civile internationale servie par les nouvelles technologies de l’information interdit aux gouvernants de massacrer silencieusement leur peuple à l’ombre de leurs frontières, que vaut la souveraineté étatique ?

En d’autres termes, l’État africain indépendant a vécu. Paradoxalement et malgré les contextes historiques fort différents, la création de l’État du sud Soudan et du Somaliland participe de l’échec de l’État africain indépendant dont la pierre angulaire est l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme. Que peuvent les frontières étatiques contre la fièvre Ebola ? Sous cet angle, la future Cour africaine de justice et des droits de l’homme, dont les statuts prévoient d’accorder l’immunité aux chefs d’État durant leur mandat, s’apparente à un combat d’arrière-garde.

 

 

Mand Ryaïra Ngarara, in 

Hommes d'Afrique Magazine

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