Demain la troisième guerre mondiale ?
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les vainqueurs entendent conjurer le retour du cataclysme. Ainsi naît en 1920 la Société des Nations (SDN), adossée au traité de Versailles et portée par l’idéalisme wilsonien (ancien Président des Etats-Unis). Sa mission est claire : garantir la paix, organiser la sécurité collective, promouvoir le désarmement et favoriser le règlement pacifique des différends. Pourtant, dès l’origine, une fissure majeure fragilise l’édifice : les États-Unis, pourtant inspirateurs du projet sous l’impulsion de Woodrow Wilson, n’y adhèrent pas, le Sénat refusant la ratification. Cette absence prive la SDN de la puissance économique, militaire et symbolique indispensable à l’effectivité de ses décisions. L’échec est patent : incapable d’empêcher les agressions des années 1930, la SDN s’efface devant la montée des périls qui conduisent à la Seconde Guerre mondiale.
La comparaison avec l’actuelle Organisation des Nations unies (ONU), créée en 1945 pour corriger les failles de sa devancière, s’impose aujourd’hui avec une acuité troublante. Certes, l’ONU dispose d’instruments plus robustes, notamment un Conseil de sécurité doté d’un pouvoir contraignant. Mais ce même Conseil, dominé par les cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni) est paralysé par le droit de veto, écho contemporain de la règle d’unanimité qui paralysait la SDN. Lorsque les intérêts des grandes puissances s’opposent, l’organisation se fige.
L’histoire récente illustre cette impuissance. La SDN n’avait pu empêcher l’invasion de la Mandchourie par le Japon en 1931 ni celle de l’Éthiopie par l’Italie en 1935. De manière analogue, l’ONU s’est révélée incapable d’empêcher l’invasion de l’Irak en 2003 sans mandat explicite du Conseil de sécurité, l’annexion de territoires ukrainiens par la Russie depuis 2014 puis l’invasion de 2022, ou encore l’enlisement du conflit israélo-palestinien. La colonisation continue en Cisjordanie, les cycles de violence à Gaza et l’absence de solution politique durable nourrissent le sentiment d’une sécurité collective à géométrie variable. L’organisation survit, mais son autorité normative s’érode à mesure que les grandes puissances contournent ou instrumentalisent ses mécanismes.
La marginalisation de l’ONU par les États-Unis ne date pas d’une seule administration. En 1999, sous la présidence de Bill Clinton, l’intervention de l’OTAN au Kosovo se déroule sans autorisation explicite du Conseil de sécurité, établissant un précédent controversé. En 2011, sous Barack Obama, l’intervention en Libye, bien qu’appuyée par une résolution initiale, déborde rapidement son mandat, tandis que d’autres décisions (usage intensif de drones, retrait de financement de l’UNESCO après l’admission de la Palestine) traduisent une pratique sélective du multilatéralisme. Sous Donald Trump, la défiance devient frontale : retraits d’accords internationaux, critiques virulentes des institutions multilatérales, réduction de contributions financières. Les styles diffèrent, mais la constante demeure : lorsque l’ONU contrarie les intérêts stratégiques américains, elle est contournée.
Cependant, la fragilité du multilatéralisme ne tient pas aux seules postures américaines. Elle révèle aussi l’incapacité croissante des Européens à peser de manière cohérente dans le débat mondial. Fragmentée entre intérêts nationaux divergents, dépendante militairement de l’OTAN et stratégiquement des États-Unis, l’Europe peine à incarner une puissance normative crédible. Son discours sur le droit international et les droits humains, longtemps perçu comme exemplaire, est aujourd’hui contesté au Sud global. La guerre en Ukraine a suscité une mobilisation diplomatique et économique sans précédent ; en revanche, la guerre israélienne à Gaza a mis en lumière des divisions et, surtout, un deux poids deux mesures perçu comme flagrant. L’indignation sélective, la prudence sémantique face aux violations alléguées du droit international humanitaire, contrastent avec la fermeté affichée ailleurs. Cette asymétrie affaiblit la parole européenne et alimente l’accusation d’un ordre international instrumentalisé.
Or, lorsque ceux qui se présentent comme les gardiens du multilatéralisme apparaissent incohérents, l’édifice tout entier vacille. Les puissances émergentes dénoncent une gouvernance mondiale dominée par l’Occident ; les opinions publiques du Sud se détournent d’institutions jugées partiales ; les alliances se recomposent hors du cadre onusien. Si l’Europe ne parvient ni à s’unir stratégiquement ni à appliquer uniformément les principes qu’elle proclame, elle contribuera, malgré elle, à l’érosion de la légitimité des Nations Unies. Comme la SDN en son temps, l’ONU pourrait ne pas disparaître brutalement, mais se vider progressivement de sa substance, jusqu’à devenir le théâtre impuissant d’un monde régi par des rapports de force assumés.
La question n’est donc pas seulement de savoir si une troisième guerre mondiale se profile, mais si l’ordre multilatéral, privé de cohérence et de crédibilité, peut encore contenir les tempêtes qui s’annoncent.
Ayéfèmi ORO.
/image%2F1550925%2F20260422%2Fob_7c12d1_chatgpt-image-22-avr-2026-14-54-34.png)